Les prêches de la peur

Un virulent prêche contre le quotidien Liberté a été retransmis par la radio-télévision publique algérienne, lors de la grande prière musulmane du vendredi, relayé par de nombreuses mosquées dites « d’Etat » à travers le pays. Un prêche qui rappel au monde de la presse les pires années 1990, où le Front islamique du Salut s’appuyait sur les mosquées pour diffuser ses messages de haine et de mort, notamment à l’encontre des journalistes.

Les journalistes algériens sont encore sous le choc. Vendredi, à l’occasion de la grande prière, la radio-télévision publique algérienne (RTA) a diffusé un violent prêche contre le quotidien Liberté, accusé d’être « athée » et de porter « atteinte au sentiment religieux de la communauté musulmane ». Officiellement en cause, un dessin du caricaturiste Ali Dilem parut le 3 février dernier et représentant les pèlerins décédés deux jours plus tôt, à La Mecque, au cours d’une bousculade. « Pour la Chandeleur, les croyants ont droit à des crêpes au sarrasin », y déclare le Pape Jean-Paul II. Le ministère des Affaires religieuses, dont dépend le prêche télévisé, a par la suite reproché à Liberté d’avoir refusé la publication d’une mise au point du Haut conseil islamique. Ce vendredi, la même instruction a été prodiguée à des milliers de fidèles par le biais de l’Unique (la télévision publique) et de certaines mosquées : outre le boycott du journal incriminé, les imams ont émis le souhait que « le mal porté à la religion soit réparé » (traduction Associated Press, le ministère des Affaires religieuse ayant refusé de nous communiquer le texte exact du sermon).

« C’est d’une gravité sans pareille », s’indigne Ali Ouafek, directeur de la publication de Liberté. « Le ministère a emprunté la même voie que les imams du Front islamique du Salut (Fis), dans les années 1990, pour faire passer son message ». Une impression partagée par de nombreux journalistes, qui ont parfois appris la nouvelle par des fidèles révoltés qui ont quitté les mosquées. « Cela nous rappelle les prêches du Fis qui appelaient à l’assassinat de journalistes, au milieu des années 90, et qui avaient aboutit à la mort de près de 70 d’entre eux. Les journalistes redoutent le pire », s’inquiète Nadir Benseba, du quotidien Le Matin. Des propos que le ministère des Affaires religieuses juge exagérés : « Nous sommes contre toute violence », nous y a-t-on indiqué, en citant l’exemple de la centaine d’imams morts dans les années 1990 pour avoir condamné le terrorisme. Samedi, Bouabdallah Ghoulamallah, le ministre des Affaires religieuses, a assumé le contenu du désormais célèbre prêche. Le directeur de la télévision publique, Hamraoui Habib Chawki, a pour sa part assuré qu’il évitera « que pareil incident ne se reproduise ».

Instrumentalisation de la religion

L’interprétation du sermon n’est pas le seul point sur lequel professionnels de la presse et autorités divergent. « Bouteflika appel au meurtre », pouvait-on ainsi lire samedi à la une du Matin. Les journalistes sont convaincus que le prêche de vendredi n’est qu’une nouvelle façon, pour le gouvernement, de porter préjudice à la presse indépendante. En particulier aux journaux Liberté et Le Matin, qui sont à l’origine de la divulgation de nombreux scandales touchant le Président algérien, son entourage familial ou encore son indéboulonable ministre de l’Intérieur, Yazid Zerhouni. « Nous sommes la cible du gouvernement depuis août, comme il a échoué dans sa tentative de censure par la voie économique et juridique, il revient par un autre moyen », résume un journaliste du Matin.

Mais cette fois, la presse est décidée à ne pas se laisser faire. Samedi, les éditeurs de quotidiens algériens – Liberté, Le Matin, El Watan… – ont annoncé qu’ils allaient intenter une action en justice contre le ministère. « Ces prêches constituent de véritables agressions, des atteintes à la liberté d’expression et de penser », explique Ali Ouafek, qui se défend par ailleurs d’être « contre l’Islam », sa religion. A un journaliste qui lui reprochait samedi d’avoir eu recours au prêche pour attaquer Liberté, Bouabdallah Ghoulamallah a rétorqué que cette action n’était que la première réponse au journal. « Le code de l’information et la justice viendront après ». Quant à savoir s’il a donné des instructions à travers le pays… « Demandez le aux imams », s’est-t-il contenté de répondre.