Les nouveaux capitalistes algériens

Les « nouveaux capitalistes » qui ont émergé ces dernières années ne seraient pas des épiphénomènes. Ils représentent une tendance lourde dans le paysage économique, celle du capitalisme « nouveau » qui s’installe à l’ombre des violences et des dérégulations. Sont-ils les « décideurs » de demain ?

Dans son numéro du 5 avril (n° 440), le bulletin économique Nord-Sud Export (NSE) s’intéresse au nouveau « paysage des affaires » algérien et à ses « nouveaux acteurs » qui évoluent, note-t-il, dans un contexte de forte baisse du pouvoir d’achat où plus de 6 millions d’Algériens vivent au-dessous du seuil de pauvreté. Dans cette économie en phase de déréglementation, une « nouvelle race de décideurs a vu le jour: des hommes d’affaires brillants, à l’intuition acérée, à l’ambition débordante ». Une analyse où pointe une certaine ironie à l’égard de ce pouvoir économique « tapi là, discret, se tenant loin de la politique ».

Brillants, intuitifs et immoraux

Ce serait ces jeunes loups des affaires qui s’apprêteraient à prendre la relève des anciennes castes dominantes du régime algérien. Au demeurant, l’auteur de l’analyse note que ces industriels et hommes d’affaires sont encore intimement liés aux structures et hommes du pouvoir qui savent « maintenant composer avec ces nouveaux seigneurs, surtout dans cette phase de transition ». Une transition qui se fait dans un environnement économique « dérégularisé » où les règles et le code du travail sont bafoués et qui est encore inaccessible aux investisseurs étrangers. Les nouveaux seigneurs amassent des « fortunes colossales ». Ces nouveaux acteurs du secteur privé se sont jetés « à corps perdu dans les affaires sans éthique, sans morale ». Ce qui fait que les Algériens restent « partagés face à cet aspect féroce de la modernité ».

Le nouveau deal

Le constat général traduit bien la précarité générale dans le monde du travail. L’encadrement protecteur s’est largement fissuré, les « inspecteurs du travail n’osent plus intervenir », tandis que les pouvoirs publics laissent faire. Le bulletin parle d’un « nouveau deal » en oeuvre sur des pans entiers du pays: l’Etat, ne pouvant plus assurer des services essentiels, permet tacitement en compensation à une partie de sa population de se libérer des contraintes des règles. C’est là que réside le « fondement du capitalisme à l’algérienne » puisque les « libéraux » se sont autorisés à déchirer des « pages entières du contrat social qui régissait les rapports entre salariés et employeurs ».

Le terrorisme et la violence ambiantes, de part leur extrême gravité, ont rendu « bénins », le contournement et le mépris des règles dans les autres sphères d’activité. Le nouveau capitalisme algérien, dur, âpre au gain et sans une once de moralité serait de ce fait, l’enfant naturel de la terreur et de la violence qui sévissent dans le pays depuis au moins une décennie.

Les castes dominantes à la légitimité douteuse

Les castes dominantes dont la légitimité politique et morale est contestée depuis au moins octobre 1988 ont, à la faveur de la crise et des violences, entrepris de changer le paysage économique et social. Un changement qui passe par une ouverture économique « contrôlée » et permet un transfert des rentes et l’émergence, à partir du néant, de « nouveaux » capitalistes. Ce « transfert » n’est pas terminé, ce qui expliquerait les apparentes hésitations dans les réformes économiques.

M. Saâdoune