Les khettaras du Maroc : génie hydraulique millénaire face à la modernité


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Khettaras
Khettaras

Dans le silence des oasis marocaines, un murmure d’eau souterraine raconte une histoire vieille de mille ans. Les khettaras, ces veines invisibles qui irriguent le désert, incarnent le génie hydraulique ancestral du Maroc. Aujourd’hui menacées de disparition, elles nous interrogent sur notre rapport à l’eau, au patrimoine et à la durabilité. Plongée dans les entrailles d’un système d’irrigation qui défie le temps et les éléments.

Imaginez des galeries souterraines s’étirant sur des kilomètres, captant l’eau des nappes phréatiques pour la conduire, par simple gravité, jusqu’aux palmeraies assoiffées. Les khettaras, que l’on orthographie aussi khattara ou rhettara, sont ces systèmes d’irrigation souterrains qui ont transformé les terres arides du Maroc en oasis verdoyantes.

Vue du ciel, une khettara se révèle par un alignement de petits monticules de sable ou d’argile, semblables à des taupinières géantes. Chaque butte protège un puits vertical qui plonge parfois jusqu’à 50 mètres de profondeur. Au fond, ces puits se connectent par une galerie en pente douce, formant un réseau souterrain qui peut s’étendre sur 10 à 20 kilomètres.

Ce système ingénieux puise dans la nappe phréatique en amont et achemine l’eau vers les zones cultivées en aval, sans aucune aide mécanique. La pente de la galerie, moins accentuée que celle du terrain, permet à l’eau de remonter naturellement à la surface au point d’irrigation désiré. Un exploit d’ingénierie hydraulique réalisé avec des outils rudimentaires, pioches, pelles et une connaissance intime du terrain.

Des origines persanes aux palmeraies marocaines

L’histoire des khettaras au Maroc remonte au XIe siècle, importée par les conquérants almoravides. C’est Oubeid Allah Ibn Younes, un ingénieur venu d’Andalousie, qui introduisit en 1106 cette technique à Marrakech, alors capitale de l’empire. Le système, inspiré des qanats persans vieux de 3000 ans, trouva dans les terres marocaines un terrain idéal pour son développement.

Sous les Almohades, puis les dynasties successives, les khettaras se multiplièrent, devenant l’épine dorsale de l’agriculture oasienne. Au début du XXe siècle, la région d’Al Haouz comptait 130 séguias et khettaras, avec 5000 kilomètres de galeries et canaux permettant l’irrigation de plus de 150 000 hectares. Dans les années 1970, Marrakech recensait encore 567 khettaras, dont 500 opérationnelles.

Le Tafilalet, cette vaste plaine présaharienne entre Errachidia et Tinghir, développa un réseau particulièrement dense. Plus de 75 chaînes de khettaras y furent creusées à partir du XIVe siècle, totalisant 300 kilomètres de galeries souterraines. Ce réseau permit l’émergence et la prospérité de la légendaire Sijilmassa, carrefour caravanier majeur du commerce transsaharien.

L’art de construire l’invisible

Créer une khettara relève d’un savoir-faire complexe, transmis de génération en génération. Les maîtres d’œuvre, les « mâalmin », possèdent une connaissance empirique de l’hydrologie et de la géologie qui défie parfois la science moderne.

La construction commence par l’identification d’une source d’eau souterraine, souvent au pied d’un cône alluvial ou dans une zone où la nappe phréatique affleure. Les bâtisseurs creusent alors une série de puits verticaux, espacés de 20 à 50 mètres, suivant une ligne qui descend en pente douce vers les terres à irriguer.

Le travail le plus périlleux consiste à relier ces puits par une galerie souterraine. Les ouvriers, travaillant dans l’obscurité et l’humidité, creusent avec une précision remarquable, maintenant une pente constante de 0,5 à 2% pour assurer l’écoulement optimal de l’eau. La galerie, dont la hauteur varie de 1,20 à 1,50 mètre, doit être suffisamment large pour permettre le passage d’un homme lors des opérations d’entretien.

Les matériaux utilisés témoignent d’une adaptation parfaite au milieu : pierres locales pour consolider les parois dans les zones instables, argile pour imperméabiliser certaines sections, bois de palmier pour les étaiements. Cette construction peut prendre des années, mobilisant toute une communauté dans un effort collectif titanesque.

Une gestion communautaire de l’eau

Au-delà de la prouesse technique, les khettaras incarnent un modèle de gestion collective des ressources hydriques. La « jmâa », assemblée villageoise traditionnelle, régit l’usage et l’entretien de ces infrastructures vitales. Cette institution séculaire incarne la volonté collective de coopération et gère la répartition équitable de l’eau entre les ayants droit.

Chaque année, la jmâa élit un « sraifi » ou « amghar-n-waman » (chef des eaux), responsable de l’organisation des travaux d’entretien et du respect des tours d’eau. Le partage de l’eau suit des règles complexes, codifiées depuis des siècles, qui tiennent compte des droits historiques, des surfaces cultivées et des contributions aux travaux collectifs.

Ce système, qualifié de « démocratique » par les chercheurs, repose sur le principe d’un partage égal des ressources. Les tours d’eau sont calculés avec une précision horlogère, utilisant parfois des cadrans solaires ou des clepsydres traditionnelles. Chaque propriétaire connaît exactement son temps d’irrigation, hérité de ses ancêtres ou acquis par achat ou location.

L’entretien collectif mobilise tous les bénéficiaires. Deux fois par an, lors des « touiza » (travaux communautaires), hommes et femmes descendent dans les galeries pour les curer, réparer les éboulements, consolider les parois. Celui qui refuse de participer s’expose à des amendes, voire à l’exclusion sociale, sanction ultime dans ces sociétés où la solidarité conditionne la survie.

L’agonie d’un patrimoine millénaire

Aujourd’hui, le constat est alarmant. À Marrakech, sur les 567 khettaras recensées dans les années 1970, seules deux ou trois survivent avec des débits symboliques. Dans le Tafilalet, sur 500 khettaras, seulement 340 restent fonctionnelles. Cette disparition massive s’accélère depuis les années 1980, sous l’effet conjugué de plusieurs facteurs.
Le pompage motorisé constitue la principale menace. Les puits modernes, équipés de motopompes puissantes, puisent directement dans les nappes phréatiques, abaissant dramatiquement le niveau des eaux souterraines. Les khettaras, conçues pour drainer des nappes peu profondes, s’assèchent inexorablement. L’ironie est cruelle car les technologies censées faciliter l’accès à l’eau provoquent la mort des systèmes traditionnels durables.

Par ailleurs, l’exode rural prive les khettaras de la main-d’œuvre nécessaire à leur entretien. Les jeunes, partis chercher fortune en ville, ne reviennent plus pour les touiza. Les galeries s’effondrent, les puits s’ensablent, et le savoir-faire des mâalmin disparaît avec les derniers anciens.

Le changement climatique aggrave la situation. Les sécheresses récurrentes, l’irrégularité croissante des précipitations et la hausse des températures réduisent la recharge naturelle des nappes. Certaines khettaras qui coulaient depuis des siècles se sont taries en quelques années.

Renaissance ou métamorphose ?

Face à cette disparition programmée, des initiatives émergent pour sauvegarder ce patrimoine hydraulique. Le Dr Mohamed El Faiz, chercheur à l’Université Cadi Ayyad et spécialiste de l’agronomie musulmane, milite pour la préservation des khettaras à travers son association. Des projets de réhabilitation voient le jour, soutenus par des ONG et parfois par les pouvoirs publics.

Certaines communautés expérimentent des solutions hybrides audacieuses. Dans la région de Ferkla, des collectifs ont installé des pompes solaires pour réalimenter leurs khettaras asséchées. Cette alliance paradoxale entre tradition millénaire et technologie moderne soulève des questions : s’agit-il d’une adaptation nécessaire ou d’une dénaturation du système originel ?

Le tourisme écologique offre de nouvelles perspectives. Des circuits découverte des khettaras attirent des visiteurs curieux de comprendre ces merveilles d’ingénierie. À condition d’être bien encadré, ce tourisme peut générer des revenus pour l’entretien des systèmes encore fonctionnels et sensibiliser à leur valeur patrimoniale.

Enfin, l’intégration des khettaras dans l’agriculture moderne montre des résultats prometteurs. L’association avec l’irrigation goutte-à-goutte permet d’optimiser l’usage de l’eau tout en préservant le système traditionnel. Des exploitations combinent ainsi efficacité moderne et sagesse ancestrale.

Leçons d’un patrimoine vivant

Les khettaras nous enseignent des leçons cruciales à l’heure du changement climatique et de la crise hydrique mondiale. Elles démontrent qu’il est possible de créer des systèmes durables, adaptés aux contraintes locales, sans technologies complexes ni énergies fossiles.

Leur gestion communautaire offre un modèle de gouvernance des biens communs, où l’intérêt collectif prime sur les profits individuels. Dans un monde où la privatisation de l’eau menace l’accès universel à cette ressource vitale, les khettaras rappellent qu’une autre voie est possible.

Au-delà de leur fonction hydraulique, les khettaras incarnent une relation harmonieuse entre l’homme et son environnement. Elles ont façonné des paysages, créé des écosystèmes oasiens uniques, permis le développement de civilisations brillantes dans des milieux hostiles. Leur disparition ne signifierait pas seulement la perte d’une technique d’irrigation. C’est tout un pan de l’identité marocaine, un savoir-faire millénaire, une organisation sociale séculaire qui s’effacerait. Les khettaras méritent d’être reconnues comme patrimoine mondial de l’humanité, au même titre que les qanats iraniens inscrits à l’UNESCO.

Kofi Ndale
Kofi Ndale, un nom qui évoque la richesse des traditions africaines. Spécialiste de l'histoire et l'économie de l'Afrique sub-saharienne
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