Les investisseurs « verts » évitent l’Afrique

L’année dernière, les transactions mondiales sur les “crédits carbone”, destinées à financer des projets de développement à impact réduit sur l’environnement et à réduire les émissions de gaz à effet de serre, ont dépassé 64 milliards de dollars. Mais l’Afrique n’a attiré qu’une part négligeable de ces investissements, ce qui entrave sa capacité à faire face aux conséquences dévastatrices des changements climatiques. Michael Fleshman, collaborateur d’Afrique Renouveau, examine les obstacles aux investissements « verts » sur le continent africain et s’entretient avec des spécialistes reconnus de l’environnement qui réclament de nouvelles mesures.

En 1997, le Protocole de Kyoto, qui règlemente les émissions de gaz industriels qui contribuent aux changements climatiques, adopta un moyen intéressant de financer des projets de développement non-polluants : le “Mécanisme pour un développement propre” (MDP).

Le MDP est conçu pour abaisser les coûts de la réduction de ces émissions pour le Nord, tout en aidant les pays du Sud à financer leurs propres projets de développement propre. Il permet aux entreprises des pays développés d’atteindre leurs objectifs nationaux de réduction des émissions par le financement de projets qui diminuent ces émissions dans les pays en développement. Ces projets se voient attribuer un crédit de “réduction certifiée des émissions” par tonne de gaz à effet de serre dont l’émission est évitée. Ces crédits peuvent être vendus et achetés comme des actions et utilisés pour faire baisser le coût des projets de développement “verts”.

Depuis l’approbation en 2005 du premier projet, les transactions mondiales sur ces crédits d’émissions ont rapidement augmentées, dépassant 64 milliards de dollars en 2007. Les analystes du secteur prévoient qu’elles seront supérieures à 100 milliards de dollars en 2012 à l’expiration du Protocole de Kyoto.

Un fort potentiel, peu de projets

Pour l’Afrique et les autres pays pauvres qui luttent pour s’adapter aux changements climatiques, l’accès à ce marché des crédits carbone pourrait être vital. Le réchauffement climatique dégrade le climat de la planète plus rapidement que prévu, et les efforts de l’Afrique pour y faire face sont gravement entravés par un manque de moyens. Bien que l’Afrique ne produise qu’un minuscule pourcentage des gaz à effet de serre de la planète, on prévoit qu’elle sera une des régions les plus durement frappées.

L’Afrique ne compte cependant que 3 % des plus de 1000 projets du MDP approuvés dans le monde – et la moitié d’entre eux sont localisés en Afrique du Sud, dont l’infrastructure industrielle et financière développée s’adapte bien à la complexité du processus d’accréditation.

L’Afrique a du mal à attirer les projets du MDP pour les mêmes raisons qui découragent les investissements à caractère purement commercial : manque d’infrastructure et de main-d’œuvre qualifiée, taux de pauvreté élevés, faibles ressources financières, insuffisance des compétences administratives et techniques, institutions précaires, corruption et instabilité politique. Mais gouvernements et spécialistes de l’environnement africains font remarquer que le MDP privilégie les projets de réduction de la pollution au détriment de projets véritablement destinés à aider l’Afrique à mieux lutter contre les changements climatiques, par exemple la construction de systèmes d’irrigation, la préservation des sols et la lutte contre les inondations ; projets qui relèvent du Fonds d’adaptation du Protocole de Kyoto.

Plan Marshall nécessaire

D’éminents experts africains et des responsables écologiques affirment qu’il faudrait faire beaucoup plus pour adapter les besoins du continent aux ressources. Richard Muyungi, directeur adjoint pour l’environnement au cabinet du Vice-président tanzanien, déclare à Afrique Renouveau que les dégâts infligés par les changements climatiques avaient déjà coûté à ce pays plusieurs milliards de dollars et freinaient la croissance économique.

“Le secteur énergétique est le plus touché”, précise-t-il, la sécheresse ayant provoqué une baisse dramatique du niveau des réservoirs alimentant les centrales hydroélectriques. De nombreuses îles côtières du pays sont menacées par la montée du niveau de la mer, tandis que l’élévation des températures a des conséquences coûteuses pour le système de santé.

M. Muyungi affirme que la gravité de la sécheresse et la crainte que les changements climatiques se répercutent sur les prix alimentaires ont obligé les autorités à privilégier le financement des secours d’urgence au détriment des programmes de développement durable à long terme ; elles ont dû réviser leurs prévisions d’une croissance de 6 ou 7 % pour 2008. “Il nous est impossible de présenter un bilan global des pertes subies car nous n’en connaissons pas l’ampleur. Je sais qu’il n’est plus possible de cultiver le coton et le maïs dans certaines régions, mais l’ampleur du manque à gagner est plus difficile à calculer.”

La Tanzanie coopère avec les Nations afin d’attirer des investissements pour le MDP, mais selon M. Muyungi les démarches sont très compliquées. Le MDP devrait adopter une approche plus globale en Afrique pour aider véritablement le continent. “Ce qu’il nous faut est un vrai Plan Marshall”, dit-il.

Réformer le système

Ogunlade Davidson, un éminent spécialiste de l’environnement de Sierra Leone, est encore plus direct. A son avis, le MDP a été “détourné” par le secteur privé de sa mission initiale de réduction des gaz à effet de serre, et est devenu une entreprise à but lucratif.

Le MDP autorise à réinjecter une partie des unités de “crédits carbone” dans des projets commerciaux de pays comme l’Inde ou la Chine qui attirent déjà d’importants capitaux étrangers. C’est une des raisons pour lesquelles tant de projets du MDP se trouvent dans les pays en développement en phase d’industrialisation, et si peu en Afrique subsaharienne.

M. Davidson note aussi que le MDP n’impose pas de mesures de réduction obligatoire d’émission aux pays industrialisés. “Il s’agit d’une lacune fondamentale. Les pays développés doivent réduire leurs émissions de 90 %. Les marchés ne peuvent pas à eux seuls assurer les réductions d’émission nécessaires. Ce sont justement eux qui ont créé ce problème”, dit-il.

Le MDP devrait modifier ses critères et de ses procédures, argumente M. Davidson. Il doit aussi être appuyé par de nouveaux programmes pour aider les pays en développement à acquérir des technologies “vertes”, par des mesures plus fermes contre les émissions de gaz à effet de serre des pays du Nord et par un financement adéquat de ce processus d’adaptation. “Les besoins sont énormes. La plus grande partie du financement d’adaptation devrait être fourni au titre de l’aide au développement. Il doit être intégré dans les programmes de développement.”

Pour l’Afrique, toutefois, il est plus pressant de pouvoir accéder à ces marchés que d’en corriger les imperfections. “Lorsque l’Afrique ne compte qu’une trentaine de projets du MDP sur un millier, il y a un problème”, conclut non sans ironie M. Muyungi.

Projets du Mécanisme pour un développement propre (pourcentage du total)[[Source : Afrique Renouveau – ONU, d’après les données de 2008 de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques.]]

Inde 31,96

Chine 20,52

Brésil 12,56

Mexique 9,84

Malaisie 2,62

Chili 2,06

Afrique 2,34

Par Michael Fleshman, pour Afrique Renouveau, un magazine de l’Organisation des Nations Unies