Les héritiers du photographe Seydou Keïta se sentent spoliés

Le troisième fils de Seydou Keïta

Le célèbre photographe malien Seydou Keïta nous a quittés en 2001. Il laisse derrière lui une œuvre inestimable que sa famille et les responsables de son association s’attellent à préserver. Ils essayent en parallèle de récupérer en vain, depuis près de cinq ans, 921 négatifs que détiendrait la collection Pigozzi gérée par André Magnin et ils mènent un combat pour attirer l’attention de tous sur la lente décomposition de 7 000 autres négatifs de l’artiste.

L’Association Seydou Keïta pour la promotion de la photographie, créée en 2001, avant la mort de l’un des plus grands photographes africains et à sa propre initiative, se bat aujourd’hui, pour que son œuvre soit sauvegardée. Et protégée de ceux, qui souhaitent en tirer profit au détriment des héritiers de l’artiste. En ligne de mire la collection Jean Pigozzi qui refuse, selon la famille Keita, de restituer les 921 clichés qui ont servi notamment à faire le livre Seydou Keïta. Jean Pigozzi, créateur de la Contemporary African Art Collection (CAAC), et André Magnin son directeur artistique et conservateur sont, à ce jour, les personnalités les plus influentes de l’art contemporain africain. Il s’agit aussi pour l’association de préserver également l’œuvre de l’usure du temps : 7 000 autres négatifs du photographe se décomposent dans l’indifférence générale. Sauf celle des responsables de l’association qui n’ont malheureusement pas, à l’heure actuelle, les moyens financiers et matériels d’en assurer la conservation.

Un combat légitime

« Nous exigeons ce que notre père réclamait déjà de son vivant. C’est une démarche légitime », plaide l’un des quinze fils du photographe. Il se souvient avoir été présenté à André Magnin, représentant de la collection Pigozzi, alors que celui-ci rendait visite à son père à Bamako. « C’est pour la mémoire du vieux, poursuit-il ». Car cette requête aux anciens partenaires du photographe malien se défend d’être l’œuvre d’héritiers cupides. Au contraire. « Le vieux s’est beaucoup battu pour nous, grâce à lui, nous, ces enfants, n’avons pas de problèmes. Quand il a rencontré Jean-Marc Patras (premier agent avec lequel Seydou Keïta signera un contrat et secrétaire aux relations extérieures de son association, ndlr), il a dit : ‘vous n’aurez plus de problèmes, même après ma mort, si nous arrivons à faire quelque chose avec lui’ »

Pendant environ huit ans, André Magnin et Seydou Keïta collaborent en effet sans qu’aucun contrat ne les lie. « Magnin choisissait les négatifs qu’il emportait en France et en Europe pour tirage », explique Kader Keïta, cousin de l’artiste malien et deuxième vice-président de l’association. Il a même prétendu que Seydou Keïta lui avait offert 350 clichés ». Sujet sur lequel, rappelle M. Keïta, le photographe malien n’a pas souhaité polémiquer. En outre, en plus de tous ces négatifs, la collection Pigozzi devrait 60 millions de F CFA d’arriérés à l’artiste. C’est en 2001 que feu Seydou Keita entreprend, pour la première fois, une démarche officielle pour réclamer ces fameux clichés. Depuis, lui-même et ses héritiers n’ont pas obtenu gain de cause et se heurtent à « la loi du plus fort », constate Alioune Bâ, premier vice-président de l’association Seydou Keïta. L’affaire, qui oppose André Magnin et Jean-Marc Patras, a donné lieu à une procédure judiciaire en France qui dure depuis quatre ans et qui devrait s’achever en septembre prochain.

Sauver 7 000 autres clichés de la décomposition

Celui qui se définit lui-même comme « un petit photographe » a rencontré, pour la première fois, celui qu’il considère comme son maître à Rouen, en 1993, lors d’une exposition sur la photographie africaine. « Alioune, un jour tu gèreras mon patrimoine », s’entend encore dire le sieur Bâ. Il avoue, sans regrets, qu’il ne soupçonnait pas que la tâche serait si ardue. A cause de ce combat qu’il mène avec la famille du photographe pour la restitution d’une partie de son œuvre, le fils spirituel de Seydou Keïta est devenu, selon lui, persona non grata dans cet univers très fermé de la photographie internationale. Mais aussi de l’art contemporain africain dont Jean Pigozzi est la figure incontournable. « Seydou est à moi », tonnait ce dernier, se remémore Alioune Bâ, lors d’une exposition du photographe à Londres. « Il nous met les bâtons dans les roues chaque fois que l’association organise un événement autour de Seydou Keïta », poursuit-il. Il les évincerait même en mettant gratuitement à disposition des photographies de l’artiste. Bien que tous admettent – les responsables de l’association et la famille – qu’André Magnin est à l’origine du succès international de Keïta, il n’en demeure pas moins, remarquent-ils, qu’il s’est largement servi de lui. Ce qu’il continuerait de faire encore aujourd’hui.

Malheureusement la spoliation n’est pas le seul objet de préoccupation des héritiers de Seydou Keïta. La conservation de 7 000 négatifs du photographe est un sujet autrement plus délicat. « Nous cherchons toujours des partenaires pour nous aider à les préserver. Nous avons déjà fait appel à l’organisation belge Africalia [[La structure belge est chargée de promouvoir l’art contemporain africain.]] et à d’autres. Mais sans succès, indique Alioune Bâ. Nous voulons lancer un appel au monde entier car c’est un patrimoine malien, africain et international qui risque de disparaître. Nous avons besoin d’un laboratoire numérique pour changer de support : passer de l’analogique au numérique. Ce qui nous permettrait notamment d’exploiter plus facilement ce patrimoine ». Le coût de l’opération varierait entre 17 et 28 millions de F CFA (environ 26 et 42 700 euros). Une bagatelle comparée à la valeur inestimable de l’œuvre de l’artiste malien. L’association frappe aujourd’hui à la porte du Fonds de solidarité prioritaire (FSP) [[Le Fonds de solidarité prioritaire (FSP) « est l’instrument de l’aide-projet du ministère des Affaires étrangères. Il a pour vocation de financer, par dons uniquement, l’appui apporté par le ministère des Affaires étrangères aux pays de la zone de solidarité prioritaire (ZSP) en matière de développement institutionnel, social, culturel et de recherche. »]] du ministère français des Affaires étrangères. Reste qu’à ce jour, l’indifférence manifeste des uns et des autres face à cette menace qui pèse sur la conservation du travail de Seydou Keïta, le plus important et le plus coté des photographes africains, est incompréhensible.

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