Les gays en campagne contre les préjugés

La campagne internationale pour l’égalité des droits des homosexuels et des autres minorités sexuelles a fait un grand bond en avant le 14 novembre, date à laquelle l’Afrique du Sud est devenue le premier pays d’Afrique, et le cinquième dans le monde, à autoriser le mariage entre personnes du même sexe. “Ce pays ne peut plus s’enfermer dans des préjugés rétrogrades et dépassés”, a déclaré à cette occasion Mosiuoa Lekota, député de l’African National Congress et Ministre de la défense.

Par Michael Fleshman

La nouvelle loi, adoptée par 230 voix contre 41, a été saluée par les défenseurs des droits des homosexuels et des lesbiennes en Afrique du Sud et dans le reste du monde comme un succès considérable dans la lutte pour l’égalité des droits[[Note à l’éditeur: Le Parlement sud-africain a récemment adopté une loi permettant les mariages de personnes du même sexe. Cette initiative a attiré l’attention sur la question souvent taboue des droits des personnes gays et des autres minorités sexuelles en Afrique. Dans cet article, Afrique Renouveau examine ce qui est fait par les gouvernements du continent et les Nations Unies pour étendre les garanties juridiques aux gays et lesbiennes d’Afrique.]]. Son adoption ne reflète toutefois pas une tendance générale. En effet, les milieux religieux et politiques conservateurs de nombreux pays demeurent résolument hostiles au principe de l’égalité des droits pour les homosexuels et au mariage entre personnes du même sexe.

“Rejet suprême” des droits de l’homme

Louise Arbour, Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, a fait remarquer en août 2006 que plus de 80 pays dans le monde sanctionnaient les relations sexuelles consensuelles entre personnes du même sexe, dont sept pays de la peine capitale. “Il ne fait aucun doute que ces lois contreviennent aux normes acceptées sur le plan international en matière de droits de l’homme.

Le “silence honteux” des gouvernements et des sociétés face aux violences homophobes constitue “le rejet suprême des principes fondamentaux de l’universalité des droits”, a-t-elle affirmé lors d’une conférence à Montréal.

Discrimination, exclusion, répression

Les discriminations et la réprobation à l’égard des homosexuels et autres minorités sexuelles en Afrique sont profondément ancrées dans les valeurs culturelles et religieuses du continent. Ces discriminations, qui s’accompagnent parfois de sévices, s’expriment trop souvent par des violences extrajudiciaires, et sont parfois consacrées par la loi.

Dans un cas bien connu, la Commission des droits de l’homme de l’ONU a conclu que les autorités camerounaises avaient manqué à leurs obligations découlant des traités en faisant arrêter 17 hommes dans une boîte de nuit de Yaoundé apparemment fréquentée par les membres de la communauté homosexuelle et lesbienne, et en en détenant neuf pendant plus d’un an. L’un des détenus, un homme d’une trentaine d’années vivant avec le VIH/sida, est mort 10 jours après sa libération.

Au départ, le Parquet a accusé ces hommes d’ “homosexualité”, bien que cela ne constitue pas en soi un délit au Cameroun. Sept détenus ont par la suite été reconnus coupables en vertu de la loi anti-sodomie, bien qu’aucune preuve d’activité sexuelle n’ait été présentée. Dans une lettre adressée à la International Gay and Lesbian Human Rights Commission (IGLHRC), dont le siège est à New York, un haut fonctionnaire camerounais a affirmé que l’homosexualité n’était pas socialement acceptable et a justifié ces arrestations au nom de la préservation des “valeurs saines de la culture africaine”.

“Particulièrement vulnérable”

La famille ou la communauté ne représentent pas forcément un sanctuaire. Devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Mme Mukasa, une transsexuelle, a ainsi décrit sa vie de membre de cette communauté particulièrement vulnérable. “En Afrique, les transsexuels sont victimes de graves persécutions. Mon père me battait tout le temps parce que je me conduisais “comme un garçon”. J’étais devenue la risée du village. À force d’humiliations, je suis partie”, raconte-t-elle.

“À l’église on m’a mise nue une fois devant tout le monde. Le pasteur avait “discerné” la présence de l’esprit d’un jeune homme dans mon corps, et ils ont brûlé mes vêtements et chaussures pour le détruire… En tant que transsexuel, on me demande sans cesse d’expliquer pourquoi je ne corresponds pas à l’idée qu’on se fait généralement d’un homme ou d’une femme”.

Des affirmations contestées

Les adversaires de l’homosexualité en Afrique expliquent leur hostilité par des raisons essentiellement religieuses et culturelles, affirmant que les relations entre personnes du même sexe sont dénoncées dans le Bible ou le Coran et qu’elles n’ont jamais existé dans la société africaine pré-coloniale. Les experts religieux des deux camps poursuivent d’ailleurs leur polémique, parfois animée, sur l’interprétation correcte des références scripturales concernant l’homosexualité.

Des recherches récemment entreprises par des experts africains et du Nord contestent, toutefois, l’affirmation selon laquelle l’homosexualité en Afrique est une importation du colonialisme. Des recherches menées parmi les populations Gikuyu de la région de Murang, dans le centre du Kenya, par Wairimu Ngaruiya Njambi et William O’Brien indiquent que le mariage “femme-femme” était généralement bien accepté lorsque ces relations permettaient d’amener des enfants dans les foyers ou d’apaiser les différends en matière de droits de succession foncière ou autres biens. Dans un cas bien précis, les deux chercheurs ont rapporté en 2000 dans une communication parue dans la revue américaine National Women Studies Association Journal, qu’une femme sans enfants avait épousé une femme plus jeune dans l’espoir que la nouvelle épouse porterait les enfants d’un partenaire homme et produirait des héritiers. Dans les relations étudiées par les chercheurs, les complexités des rôles sexospécifiques suscitaient l’amusement plus que la tension dans les communautés, et, dans la tradition Gikuyu du moins, ne posaient pas de problèmes.

D’autres recherches ont permis de découvrir des pratiques homosexuelles et bisexuelles traditionnelles chez les hommes de certaines cultures africaines, ainsi que des mots pour désigner l’homosexualité, les homosexuels et les lesbiennes, dans un grand nombre de langues vernaculaires.

Sortir de l’ombre

Malgré les risques encourus, un nombre croissant d’homosexuels et de lesbiennes africains, encouragés par les progrès de la démocratie et mobilisés par le besoin de lutter contre la propagation du VIH/sida, sortent lentement de l’ombre pour braver l’opprobre de la société.

En février 2004, 22 organisations d’homosexuels, de bisexuels et de transsexuels de 16 pays du continent ont appelé les dirigeants de leurs pays à garantir leur condition et leurs droits essentiels. “Nous, lesbiennes, homosexuels, bisexuels et transsexuels d’Afrique, sommes bien présents, malgré vos tentatives de nier notre existence” ont-elles déclaré.

“Les responsables politiques incitent à la haine contre nous dans leurs propres intérêts politiques, ont-elles affirmé. Pourtant, notre place est, et a toujours été, en Afrique…Nous exigeons que nos voix soient entendues”, ont-elles lancé.

Michael Fleshman, pour ONU Afrique Renouveau