Les filles au travail !

Elles ont entre 15 et 18 ans et, comme les garçons, elles lavent les voitures ou cirent les chaussures dans la rue. Le phénomène est sans précédent à Kinshasa où les filles tiennent plutôt à se montrer coquettes. La vérité est que la douloureuse perspective des frais scolaires à la rentrée de septembre pousse les élèves à rivaliser de stratégies pour compenser la pauvreté chronique des parents.

Par Octave Kambale Juakali à Kinshasa

Il n’y a visiblement plus de sots métiers pour les jeunes Congolaises soucieuses d’occuper utilement leurs journées pendant les vacances. A Matongué, l’un des quartiers les plus populeux et les plus vibrants de Kinshasa, un certain nombre de jeunes filles de l’école secondaire se dispute les voitures parquées au bord des artères avec les garçons, dont c’est le métier depuis longtemps. Pour les laver. Comme les garçons, elles se munissent de seaux d’eau et de loques prêtes pour le travail. « C’est un genre de métier que les femmes trouvent avilissant mais, après réflexion, nous nous sommes dit ‘pourquoi les garçons et pas nous ?’ » déclare Cécile Kalambayi, 17 ans, lycéenne. En effet, pourquoi pas elles, se disent les propriétaires des voitures, pourvu que le travail soit bien fait.

Elles n’ont évidemment pas encore « le métier », mais elles se font aider par les garçons qui trouvent plutôt amusante cette irruption féminine dans ce qu’ils considèrent comme leur chasse gardée. « Pour la plupart, ce sont nos sœurs de quartier. Elles viennent plus pour nous défier que pour travailler réellement, explique Roger Bila, célèbre laveur de voiture à Matongué. Je suis sûr qu’elles ne vont pas tenir longtemps. » Ce n’est pas l’avis de ces jeunes filles qui semblent très déterminées. « Nous préparons la rentrée scolaire de septembre. Ce que nous gagnons pourra soulager les efforts financiers de nos parents », explique Louise Tavares, une autre lycéenne. Le lavage d’une voiture coûte environ 1 dollar et si la moisson est bonne, les laveurs de voitures s’en sortent souvent avec 15 ou 20 dollars par jour, dans des quartiers aussi fréquentés que Matongué.

« Cireuses » de chaussures

Si certaines ont choisi de laver les voitures, d’autres s’essaient au métier de cireur de chaussures. Elles se sont acheté brosses et boîtes de cirage pour traquer la poussière sur les chaussures des gens qui viennent à Matongué pour boire un verre de bière ou déjeuner dans l’un ou l’autre des « nganda », les petits restaurants qui servent des plats bon marché. Elles sont encore maladroites, mais peuvent devenir aussi adroites que les jeunes garçons si elles s’y mettent vraiment. « Elles se sont mises à deux pour cirer ma paire de chaussures, explique Alex Kangu, un habitant du quartier. Au départ, j’ai cru qu’elles s’amusaient mais à les voir travailler j’ai l’impression qu’elles sont déterminées ».

En fait, ce n’est pas par hasard que les jeunes filles s’adonnent brusquement à ces petits métiers. C’est le résultat de débats qui ont eu lieu dans différentes écoles secondaires, où il s’agissait de répondre à la question du financement des études par les parents.

L’Etat ne paie plus

En effet, depuis la série de pillages des magasins et autres entreprises privés en 1991 et 1993, les écoles du réseau catholique avaient demandé aux parents d’élèves de contribuer momentanément au financement des études de leurs enfants jusqu’à ce que la situation se rétablisse. Malheureusement, ce qui n’était qu’une situation temporaire s’est généralisée à tous les secteurs de l’enseignement jusqu’à se muer en coutume… Beaucoup de parents se plaignent de ce qui ressemble à une démission de l’Etat devant ses obligations.

L’Etat, de son côté, annonce chaque année sa détermination à reprendre à sa charge le financement des études des jeunes Congolaises de l’école secondaire. Mais à chaque rentrée scolaire, rien n’y fait, les parents sont obligés de sortir de leur poche des sommes de plus en plus importantes. « Il faut payer entre 80 et 100 dollars par trimestre pour chaque enfant. Quand je pense que j’en ai cinq à l’école secondaire, je me demande comment je pourrai m’en sortir cette année. J’ai déjà pratiquement tout vendu à la maison pour leurs études », s’insurge Mamba Muntu, fonctionnaire. Dans ce genre de situation, les enfants n’ont alors pas d’autres choix que d’apporter leur propre contribution financière pour être sûrs de faire la prochaine rentrée scolaire.