Les femmes, victimes entre les victimes du sida

Traitées en mineures sexuelles, les Africaines vivent doublement l’injustice de la maladie, parce qu’elles sont le plus souvent contaminées contre leur gré. C’est encore passivement qu’elles contribuent, à leur tour, à la prolifération du virus.

Toutes les explications de géographie sanitaire qu’on peut donner au sujet du VIH ne tiendraient pas sans la misère, qui est sans doute le premier facteur de diffusion du VIH en Afrique. Le sida est bien  » la maladie de l’étranger et de la vulnérabilité. « * Maladie qui frappe ceux qui sont déjà victimes, et d’abord les femmes, placées en état d’infériorité sexuelle. Au Malawi, le président Muluzi a beau ordonner l’arrestation des prostituées  » dans le souci d’éviter que ne se propage davantage le VIH/SIDA « **. Il n’empêchera pas que la pauvreté en jette aussitôt de nombreuses autres au coin des rues et dans les bars.

Le viol est une autre réalité, surtout dans les pays troublés par des conflits. Au Kenya, une femme sur quatre a perdu sa virginité en étant forcée, et près d’une sur trois en R.D.C.. De plus, en cas de viol, la lubrification insuffisante du vagin multiplie les risques de contamination. Misère encore : le sida se transmet deux cent fois plus facilement aux organismes souffrant de maladies sexuellement transmissibles bénignes, mais mal soignées.

Incapables de protéger leurs enfants

Le cas du lévirat est plus complexe. Cette tradition qui consiste à donner sa veuve en héritage aux frères d’un défunt revient, dans des cas toujours plus nombreux, à faire épouser une femme atteinte par le VIH aux proches d’un malade décédé du sida. En Tanzanie ou au Burkina Faso par exemple, les autorités tentent de mettre fin à cette pratique en multipliant les campagnes de propagande. Mais ce  » progrès  » présente à son tour des risques : beaucoup de veuves, jeunes en particulier, ne peuvent envisager d’autre avenir que le remariage. Si elles n’y parviennent pas au village, elles n’ont pas d’autre solution que de chercher ailleurs un mari, en cachant au nouveau conjoint leur séropositivité. Condamné par l’Islam, le lévirat a été défendu récemment par des membres du clergé kenyan, en tant que  » pratique visant à assurer la survie économique des veuves dans la société  » et que remède à la prostitution.***

Plus largement, Philippe Denis, un dominicain belge installé dans la région du KwaZulu-Natal en Afrique du Sud, explique en partie la progression hallucinante du sida sur le Continent par la  » transition culturelle « .  » Les sociétés pré-coloniales connaissaient une polygamie structurée « , explique le prêtre.  » Le colonialisme et la modernité ont provoqué l’émergence d’un autre modèle (…), la famille mononucléaire. (…) Sous l’influence de l’urbanisation, les Africains ont renoncé à leur modèle traditionnel. Ils n’ont toutefois pas pleinement embrassé le modèle occidental et sont, en quelque sorte, à mi-chemin. Dans cet inconfortable entre-deux, les plus démunis sont les femmes et les enfants. Ils ont perdu les protections que leur assurait la société traditionnelle et ne bénéficient pas du statut dont jouissent les femmes et les enfants européens. « ****

Dans bien des cas, les Africaines séropositives ou malades du sida n’ont même pas la faculté de protéger les enfants qu’elles portent. La misère y est pour beaucoup, l’obscurantisme s’en mêle souvent : c’est le cas en Afrique du Sud, où les autorités refusent toujours de prescrire aux femmes enceintes l’AZT, unique médicament capable d’inhiber la transmission du virus de la mère au foetus.

Lire notre article sur le préservatif féminin dans le Dossier Femmes d’afrik.com

* Migration et sida en Afrique de l’Ouest : un état des connaissances ; brochure gouvernementale parue au Québec en 1994.

** Dépêche PANA, juillet 2000

*** Dépêche PANA, octobre 2000

**** Chrétiens-sida, n°3/1999