Les Etats-Unis en guerre contre l’avortement

Les Etats-Unis s’élèvent contre l’avortement et les pays du Sud paient l’addition. Depuis que l’administration Bush a décidé de ne plus financer les associations soutenant l’avortement, les fonds sont coupés en Afrique, notamment pour les planning familiaux. Exemple symptomatique au Kenya.

C’est l’un des chevaux de bataille de George W. Bush. A peine élu, le nouveau président américain, pour flatter une partie de son électorat de droite extrême, ultra-conservatrice et anti-avortement, annonçait que les Etats-Unis arrêtaient de financer les organisations et associations internationales et locales soutenant l’avortement. C’était il y a un an. Aujourd’hui, les restrictions budgétaires sont effectives et touchent des milliers de femmes dans les pays du Sud. L’Afrique, une fois de plus, est en première ligne.

Au Kenya, l’avortement est illégal mais la loi est assez floue et les avortements ne sont pas réprimés. Ainsi, depuis 1962, l’Association du Planning familial (Fpak) aide le gouvernement du pays à mettre en place une politique de contrôle des naissances. L’Association offre surtout des soins de bonne qualité à des prix imbattables, comme les injections contraceptives mensuelles qui permettent d’éviter les grossesses non désirées.  » Une partie de notre travail repose sur la prévention de l’avortement illégal « , explique Linas Ettyang, qui gère le programme du Planning familial.  » Illégal « , c’est-à-dire pratiqué par des praticiens non-reconnus par l’Etat ou le Planning.

Zéro shilling

Suite à la décision américaine de couper les fonds de certaines organisations, le Planning familial kenyan est obligé de fermer, d’ici la fin du mois, cinq de ses quatorze cliniques, dont deux dans des banlieues pauvres de Nairobi.  » Avant, nous recevions 25 millions de shillings par an des Etats-Unis. Aujourd’hui, ils ne nous en donnent même pas un « , indique Linas.

Qui regrette :  » Nous allons devoir renvoyer trente-neuf personnes. C’est vraiment du gâchis car nous nous séparons d’un personnel de très haute qualité, extrêmement bien formé « . De plus, en fermant ce genre d’établissement, ce n’est pas uniquement le contrôle des naissance qui disparaît mais aussi le dépistage du cancer du sein et les frottis vaginaux, les cours de prévention du sida dans les écoles et les injections contraceptives, qui coûtent trois fois plus cher ailleurs.

Sans planning familial, il y a encore plus de grossesses non-désirées et donc encore plus d’avortements. Voilà bien l’effet pervers de cette décision américaine qui ne prend pas en compte les réalités des pays concernés et risque d’aggraver la situation des femmes de condition modeste qui n’auront pas d’autre choix que de se faire avorter par des praticiens douteux, mettant leur vie en danger.

Catholiques contents

Cette décision sanctionne également les victimes de viols et  » donne un sérieux coup à l’image du Planning familial. Nous avons perdu tous nos supports et le gouvernement, en proie à de grosses difficultés financières, aurait bien du mal à remplacer l’aide américaine.  » Pourtant la situation fait aussi des heureux : les anti-avortements kenyans n’hésitent pas à déclarer qu’ils bénissent la décision américaine.

Même son de cloche chez les catholiques du pays. Lucy Kazungu, de Justice catholique et Commission de la paix, confiait à la BBC au début du mois :  » Si vous encouragez une fille violée à se faire avorter, elle subira un double traumatisme. D’abord le traumatisme du viol, ensuite celui de l’avortement.  » En réponse, un consultant pour le planning familial, lâchait :  » Si nous vivions dans une société où les viols n’existaient pas et où les femmes pouvaient avoir accès à des moyens contraceptifs sûrs et accessibles, l’avortement disparaîtrait de lui-même. Seulement voilà, nous vivons dans une société où les viols existent et personne n’a le droit de forcer une femme qui a subi un viol d’aller jusqu’à l’accouchement.  »

Après les largesses de Bill Clinton, l’Afrique, comme l’ensemble des pays du Sud, va devoir composer avec l’administration Bush, qui ne fait que remettre au goût du jour une prescription initiée par Ronald Reagan en 1984. Il est des traditions, pourtant, qu’il n’est pas forcément bon de suivre.