Les escadrons de la mort à Abidjan

50 personnes ont été tuées par des escadrons de la mort à Abidjan. Le vice-président du Mouvement ivoirien des droits de l’homme (MIDH), Ibrahima Doumbia, révèle que ces escadrons échappent à la hiérarchie militaire et tuent en toute impunité durant le couvre-feu. Interview.

Afrik : Vous dites qu’il existe des escadrons de la mort qui échappent à la hiérarchie militaire. A qui ces escadrons obéissent-ils ? Quels sont leurs buts ?

Ibrahima Doumbia : C’est très difficile à dire. Au sommet de l’état-major, il y a le ministre de la Défense. Pour la gendarmerie, c’est la même chose. Cependant, cette hiérarchie ne donne pas d’ordres pour les exécutions extrajudiciaires. Les escadrons de la mort sont des corps bien organisés qui prennent leurs ordres à un endroit précis. Aujourd’hui, je n’ai pas assez d’éléments pour le désigner nommément. Les victimes ne sont pas prises au hasard, cela obéit à une stratégie.

Afrik : Vous avez dénombré 50 exécutions extrajudiciaires à Abidjan. Qui sont les victimes ?

Ibrahima Doumbia : C’est beaucoup plus que ça ! Ce chiffre ne représente que ce que nous avons vu de nos propres yeux et les témoignages directs des parents des victimes. On retrouve des corps partout. Le dernier, c’était ce samedi au quartier chic des Deux Plateaux. La stratégie des escadrons est claire. Dans un premier temps, c’était pour désorganiser les opposants. Les personnes arrêtées puis exécutées étaient celles capables mobiliser la population. L’UDPCI (Union pour la Démocratie et la Paix en Côte d’Ivoire, ndlr) et le RDR (Rassemblement des Républicains, ndlr) ont beaucoup pâti de cette situation. Le RDR a eu beaucoup de morts. Ensuite, les escadrons s’en ont pris aux gens soupçonnés d’être du côté de la rébellion. Et enfin, aux gens du Nord et aux étrangers. Les gens dont les noms sont à consonance musulmane sont des cibles potentielles.

Afrik : Vous-même, Maître, votre prénom sonne très musulman, est-ce que vous avez peur ?

Ibrahima Doumbia : Beaucoup ! Mais j’ai choisi d’avoir peur et de ne pas me taire. En terrorisant les gens, ils veulent faire régner l’ordre du silence. Je refuse de m’y soumettre.

Afrik : En mai dernier, vous avez révélé à Afrik l’existence d’une police parallèle toute acquise au président Laurent Gbagbo, qu’est-elle devenue aujourd’hui ?

Ibrahima Doumbia : La police parallèle a arrêté son activité illégale. Le CCER, c’est son nom, a cessé d’exister.

Afrik : Comment les habitants vivent-ils cette situation ?

Ibrahima Doumbia : La nuit est un calvaire. Les gens ont peur de la nuit, du couvre-feu. Les forces armées font ce qu’elles veulent. Elles extorquent, rackettent et tuent en toute impunité. Sans le moindre témoin. Le lendemain, on ramasse les corps dans la rue.

Afrik : Les autorités ivoiriennes disent que ce sont des  » hommes en treillis mal intentionnés, étrangers aux forces armées, voire des rebelles infiltrés « …

Ibrahima Doumbia : Ce sont les forces de l’ordre qui sont derrière ces crimes. A l’heure du couvre-feu, il n’y a personne dans les rues d’Abidjan, sauf les forces légales. Quand un ministre travaille tard, ces mêmes forces savent qu’un convoi de voitures passera à telle heure et à tel endroit. La nuit appartient aux militaires.

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