Les créatures de l’Oubangui

En Centrafrique, lors de la saison des crues, des hommes, des femmes et des enfants disparaissent mystérieusement dans le fleuve Oubangui. Le corps d’un adolescent de 16 ans, qui se baignait vendredi dernier à Mongouma, a été retrouvé ce vendredi matin, atrocement mutilé. Enquête sur les hommes-caïmans.

Pas de coupable. Pas de sanctions. Et depuis des années, à la saison des crues, les crimes se multiplient. Des hommes, des femmes ou des enfants disparaissent dans l’Oubangui. Leurs corps mutilés échouent quelques jours plus tard sur une berge, recrachés par le fleuve. Ce vendredi, c’est celui d’un adolescent de 16 ans qui a réapparu sur les rives de Betou, alors qu’on était sans nouvelles de lui depuis le 14 décembre. Seule information : il y a une semaine, le jeune homme, fils du sous-préfet de Mongouma (préfecture de la Lobaye), se baignait dans le fleuve. Le jour même de sa disparition, la radio nationale en impute immédiatement la responsabilité aux hommes-crocodiles.

Des démons à visage humain

 » Tout le monde connaît les hommes-caïmans. Ce sont des hommes du fleuve, des riverains. Ils ont cette technique pour se déplacer sous l’eau que nous, hommes de la savane, ne connaissons pas « , avoue Esaï Nganamokoï, de la Radio Diffusion Nationale . La police arrête des suspects mais se retrouve généralement obligée de les relâcher par manque de preuves.  » Il y a des arrestations mais ce sont souvent le fruit de dénonciations calomnieuses. Les inculpés sont alors libérés par grâce présidentielle ou écopent de peines très limitées. Et la population se fait justice en s’en prenant à la famille de ces boucs émissaires. « , regrette Esaï Nganamokoï. Les crimes commis par les  » ta li mbi « , hommes qui se cachent sous l’eau une calebasse sur la tête, provoquent la colère des habitants. Les corps sont retrouvés brûlés ou déchiquetés. Les lèvres ou les yeux de la victimes sont arrachés.  » Parfois, ils font bouillir de l’eau et la versent sur la victime « , confie notre interlocuteur.

Règlement de compte

Le phénomène n’est pas nouveau.  » Déjà en 1991, j’étais à Zemio et pendant deux jours il y avait eu de nombreux meurtres « , se souvient David Dodé-Koïmara, autre collaborateur de Radio Diffusion. Mais depuis onze ans, la situation n’a pas évolué et l’adolescent de Mongouma en a fait les frais. Pourquoi lui ?  » Très souvent, ce sont les membres de la famille d’un fonctionnaire qui en fait un peu trop qui sont visés « , avoue Dodé-Koïmara. Les règlements de compte ont lieu à la saison des crues, lorsque le fleuve déborde.

 » Hors de Bangui, notre système judiciaire est… « . Monsieur Koïmara hésite, ne finit pas sa phrase. Au ministère de l’intérieur, personne n’a voulu commenter l’événement.