Les belles leçons d’histoire de Nadine Morano

Il est bon de lire Rue89 bien au chaud dans son canapé, un mardi soir particulièrement froid de décembre, et d’y découvrir une vidéo drolatique de Nadine Morano au marché, alors que les Harkis du Palais Bourbon, Zohra Benguerrah, Hamid Gouraï et Abdallah Krouk continuent d’assiéger la Ve République blanciste. Dans la nuit glaciale, ils affirment qu’ils combattront jusqu’au bout le « Système » qui signa l’arrêt de mort de leurs pères, il y a bientôt cinquante ans, au nom de la préservation de l’« identité nationale » définie par Charles de Gaulle : « Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. »

Évidemment, de Gaulle n’avoua pas le fond de sa pensée. Il préféra invoquer « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », cela faisait beaucoup plus chic. Et tout le monde, c’est le cas de le dire, fit semblant d’y croire…

Le largage anti-« bougnoulisation » que fut en réalité la décolonisation organisée par Charles de Gaulle, avec la bénédiction de ses amis Américains, il y aura cinquante ans l’an prochain – grosses commémorations en perspective, Année de l’Afrique en France décidée par Nicolas Sarkozy – possède des vertus encore très actuelles.

Qu’on en juge, dans cette vidéo de Nadine Morano en campagne, sur un marché, alpaguant, avec un de ses amis, un passant sénégalais :

Revoyons un extrait de la scène au ralenti :

Le passant sénégalais : « Nous, on a été colonisés par la France, nous avons combattu pour la France, nos grands-parents ont combattu pour la France, et c’est normal qu’on vienne en France…. »

Nadine Morano : « C’est normal que vous veniez en France, mais pas à n’importe quelles conditions. Le Sénégal, c’est votre pays ! »

Le passant sénégalais : « Bien sûr que c’est… »

Nadine Morano : « Eh bah aloooors ! »

L’ami de Nadine Morano : « Vous avez voulu l’indépendance, ce qui est normal… »

Nadine Morano : « Bien sûr ! »

L’ami de Nadine Morano : « Vous êtes indépendants maintenant… »

Nadine Morano : « Vous êtes indépendants…»

Le passant sénégalais : « C’est vrai qu’on est indépendants…Mais pour tout ce qu’on a fait pour la France, il est normal qu’on… »

Nadine Morano : « Bah non, on peut pas accueillir tous les Sénégalais ».

Fermez le ban !

Cinquante ans plus tard, la rhétorique de l’indépendance voulue et réclamée par l’Afrique en général, et le Sénégal en particulier, dont de Gaulle se servit pour maquiller le largage anti-« bougnoulisation » de l’Afrique en opération merveilleusement humaniste et démocratique, avec la bénédiction de ses amis soviétiques et communistes français eux-mêmes très amis avec Moscou, sert ici à justifier que les Sénégalais ne puissent aujourd’hui venir librement en France.

Or contrairement à ce qu’avancent avec des airs d’évidence Nadine Morano et son ami, le Sénégal n’a pas voulu son indépendance. Il y fut simplement conduit et même acculé par les gouvernements français successifs, en particulier par celui du général de Gaulle.

Cela, le passant sénégalais ne peut le clamer haut et fort. Car depuis un demi-siècle, le monde entier proclame les mêmes sornettes que Nadine Morano et que son ami, menaces à l’appui : celui qui s’inscrit en faux, s’il est Africain, est accusé d’être un traître au service de la France ; et s’il est Français, d’être un colonialiste nostalgique d’extrême-droite, à tendance fasciste.

Or Léopold Sédar Senghor, père de l’indépendance sénégalaise, ne cacha jamais sa préférence pour un ensemble franco-africain égalitaire et fraternel, par delà les races et les religions, comme la plupart des leaders africains de son temps. S’il finit par se résigner à l’indépendance, c’est de guerre lasse, parce que la classe politique française s’opposait à ce que les Africains, Sénégalais en particulier, devinssent des citoyens égaux, comme le prétendait d’ailleurs hypocritement la Constitution française, et comme l’exigeaient les principes hérités de 1789, et revendiqués par l’Etat français dans cette même Constitution…

Malheureusement, la majorité de la classe politique française (contrairement au peuple français qui y était favorable) en particulier parmi ses leaders (en ce sens de Gaulle incarna un certain esprit de son temps), ne pouvait admettre que les Africains deviennent des Français à part entière, et envoient, par leurs votes, des centaines de députés à l’Assemblée nationale.

Car la France en eût été métamorphosée : son peuple, son parlement, son gouvernement, son chef.

Alors, pour démanteler l’ensemble franco-africain, pour esquiver l’égalité qu’exigeaient les Africains au nom des principes universels de la République, le gouvernement choisit imposer l’indépendance à l’Afrique. Quitte à violer la Constitution et à déposséder le peuple du droit à l’autodétermination (Affaire gabonaise et Loi 60-525), en ayant soin de travestir le largage en triomphe du « Sens de l’Histoire ». Coup double, le néocolonialisme put dès lors être déployé, nouvelle mouture du colonialisme que la démocratie eût interdit. Ne restait plus qu’à répandre une histoire fictive pour noyer le poisson…

Aujourd’hui, le mythe totalement bidon d’une Afrique réclamant à cor et à cri son indépendance (les indépendantistes africains existaient, bien sûr, mais étaient très minoritaires) continue de servir le même objectif : préserver la France de l’invasion africaine, ou plutôt de sa métamorphose inéluctable.

« La France du XXIe siècle sera africaine ou ne sera pas » disait François Mitterrand dans les années 1950.

Malgré les crimes et les mensonges de Charles de Gaulle et consorts, sa prophétie s’accomplira, et s’accomplit déjà.

Et à cause des crimes et des mensonges de Charles de Gaulle et consorts, la fusion franco-africaine menace de virer à l’antagonisme, à la haine plutôt qu’à l’amour.

Quand se rappellera-t-on l’Histoire franco-africaine comme, aussi, une fantastique et rare histoire d’amour, plutôt que comme un tissu exclusif d’horreur ?

La réponse est sous forme de puzzle dans la bouche du passant sénégalais et, en négatif, dans celles de Nadine Morano et de son ami.

Nicolas Sarkozy, qui prône un vaste et transparent débat sur l’identité nationale, et se pose, de discours en discours, en héraut du métissage, devra se débrouiller pour qu’à la fin de ce grand débat, la vérité éclate sur le largage de l’Afrique, sur l’imposture fondatrice, colossale et sanglante, de la Ve République blanciste : la prétendue « décolonisation ».

Sans quoi sera démontré qu’il nous méprise comme il méprise les Harkis du Palais Bourbon, à l’instar du Système dont il est le chef actuel, Système qui assassine la France et l’Afrique, abîme et trahit les Africains et les Français, depuis bientôt cinquante ans.

Mercredi 16 décembre, paralysé au réveil, Abdallah Krouk a été brièvement transporté par les pompiers à l’hôpital pour des examens complets. Diagnostic : choc thermique, contractures, risques de pneumonie. Malgré les mises en garde des médecins, il n’a pas voulu rester, préférant rejoindre au plus vite Zohra Benguerrah et Hamid Gouraï, qui depuis plus de sept mois assiègent avec lui l’Assemblée nationale et la Ve République blanciste, jour et nuit, dans le silence assourdissant des médias français.

Météo France prévoit un nouvelle chute des températures pour ce week-end.