Les banques et les Béninois : mots et maux d’une inimitié

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Ils ne sont pas fâchés avec la banque, mais c’est tout comme. Moins de 7% de la population béninoise a accès aux services bancaires et aux produits financiers. Nous sommes allés à la rencontre de quelques uns au marché de Dantopka, à Cotonou, pour mettre des visages et des arguments sur ce désamour. Réportage.

Les experts réunis lors du premier forum sur l’investissement et l’épargne en Afrique ont quitté depuis quelques heures Cotonou où s’est tenu cette rencontre inédite organisée les 14 et 15 septembre par la Société ouest-africaine de gestion d’actifs (Soaga). Ils ont laissé derrière eux un chiffre taraudant qui concerne le pays hôte du forum, le Bénin. Moins de 7% de la population béninoise a accès aux services bancaires et financiers, selon le président de la Banque ouest-africaine de développement, Abdoulaye Bio-Tchane. Petite enquête au marché de Dantopka, le plus grand marché d’Afrique de l’Ouest.

« Aller à la banque, c’est comme un travail »

Amina_ok.jpg Première halte : les Etablissements Amina Fashion. On y vend tout pour le cheveu : mèches, peignes et crèmes capillaires. Mère, sœur et fille sont présentes. Il est temps de poser la question qui fâche : Avez-vous un compte bancaire ? Celle qui semble être la plus âgée a la parole. « Il faut déjà avoir de l’argent pour aller à la banque ». Puis sa sœur se lance: « Non ». La nièce poursuit : « Aller à la banque, c’est comme un travail parce que nous avons des entrées et des sorties toute la journée. » Autrement dit : avoir un compte équivaut à perdre du temps. La tontinière qui vient collecter de l’argent s’avère alors un bon compromis. « Si la banque nous veut comme clientèle, poursuit la tante, elle pourrait venir vers nous. Mais le peut-elle seulement ? ». Le temps, c’est de l’argent dit l’adage. Et les banques contribuent, semble-t-il, à en perdre au lieu d’en faire gagner.

Alain Odjo
A quelques mètres de là, Alain Odjo, conducteur de taxi-moto, les fameux zémidjans, fait une petite pause. A-t-il, lui, un compte bancaire? « Je n’en ai pas, mais j’ai un compte d’épargne à la CNE (Caisse nationale d’épargne) ». Le jeune homme de 33 ans épargne « pour préparer l’avenir ». «Je fais un métier qui n’est pas très stable, il faut penser aux enfants et leur garantir quelque chose. » Quinze pour cent de ses revenus sont déversés dans son compte d’épargne. Ce qu’il trouve « pas suffisant ». Alain, scolarisé jusqu’en première et chauffeur depuis près de 3 ans, a ouvert ce compte sur les conseils de sa mère, fonctionnaire. Ce n’est pas pour autant que dans son entourage, l’épargne est de mise. « Les banques ne viennent pas vers nous. Elles ne nous sensibilisent pas ». A quand un compte dans une banque ? « Quand j’aurai un boulot décent ». Car pour l’heure, il déplore l’accueil qui est réservé dans les établissements bancaires aux gens comme lui. Ceux qui portent un uniforme qui témoigne de leur statut social. « Cela fait à peu près 6 ans, se souvient Alain Odjo. Avant d’être zémidjan, je travaillais dans une boulangerie. Un jour, mon patron qui était à Ecobank, m’a demandé de lui déposer de l’argent. Je n’avais pas eu le temps de me changer. J’y suis allé dans mes vêtements de travail qui étaient sales. » Il a été refoulé par un responsable de l’agence avant qu’on ne lui permette de faire son dépôt. « Ce n’était pas un agent de sécurité, insiste-t-il. C’était quelqu’un qui semblait tout superviser. Je n’ai pas du tout aimé l’accueil qui m’a été réservé. Pour nous attirer, l’Etat et les institutions concernées devraient s’arranger pour que nous soyons traités de la même façon dans ces structures. L’habit ne fait pas le moine. » Le désintérêt des banques pour les plus pauvres est devenu le fond de commerce des institutions de microfinance.

Préjugés et manque de flexibilité

omo_ok.jpgNadia, 16 ans, qui profite des vacances scolaires pour vendre au marché de Topka, pourrait d’ailleurs être une bonne cliente. Sur son étalage, des sachets de lessive Omo. Son argent de poche, qui lui servira à la rentrée, est toujours à proximité. La future élève de première pense ouvrir un compte seulement quand elle rentrera dans la vie active. « Quand j’aurai un emploi, je ne serai plus en mesure de garder l’argent », admet cette élève qui a choisi la série G2 (comptabilité et gestion)». Elle sait de quoi il en retourne « même si elle ne connaît personne autour d’elle » qui soit familier des services bancaires.» Pour la jeune fille, ce sont les frais de gestion qui doivent en décourager plus d’un. « Quand tu déposes 30 000 F CFA, au moins ils prennent 1000 F. Alors qu’en général, les gens veulent retrouver la somme qu’ils ont déposée ».

Victoire AnianbossouPour l’heure, Nadia a de qui tenir. Sa mère, Victoire Aniambossou ne fait pas tellement confiance aux banquiers. Elle vend depuis 5 ans verres, jouets et fournitures selon la période de l’année. Bientôt, ce sera la rentrée, cahiers et stylos sont donc les rois de son étal. Victoire, 45 ans, mariée et mère de trois enfants « n’aime pas la banque ». « Quand on leur confie de l’argent, il est difficile d’en disposer comme on le souhaite. Je préfère la tontine pour ça. Les banques ont des horaires. Elles sont déjà fermées à cette heure-ci (17h, heure locale) et le samedi, elles ne sont pas ouvertes. Si mon enfant tombe malade en pleine nuit, au moins, je peux me rendre chez la tontinière. Elle me donnera ce qu’elle a ». Victoire ne veut pas pour autant tourner le dos aux banques, consciente que l’argent placé pourra « faire des petits ». « Maintenant que l’on en parle, je vais peut-être tenter l’expérience. Mais il faut dire qu’il ne sont pas très accueillants pour les petits commerçants comme nous. » Ultime rencontre : un client de victoire, Ablanou, agent maritime de 35 ans qui comprend le point de vue de la vendeuse et le peu d’intérêt que suscitent les banques auprès de ses compatriotes. « Elles demandent trop de garanties, des titres fonciers, par exemple, alors que les gens n’ont pas de papiers. » Quant à investir l’épargne qu’il détient dans des produits financiers, il ne serait pas contre, à condition que son gestionnaire le lui en donne l’opportunité. « Ce sont les banquiers qui doivent nous proposer ces produits, et il faut que la population soit sensibilisée dans cette optique ».

Peu accueillantes pour les plus modestes, pas assez flexibles et consommatrices de temps pour les commerçantes, elles ont la réputation de noyer leurs clients dans la paperasserie et sont incapables de restituer les sommes confiées au moment où elles seraient les plus utiles. Tels sont les griefs de certains Béninois à l’égard des entreprises bancaires. Seront-elles en mesure de restaurer leur image dans le but de capter davantage d’épargne ? Le défi à relever est une question de survie économique pour l’Afrique sub-saharienne.

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