Les avocats africains en mal de reconnaissance

Les avocats africains de France souffrent d’une discrimination pernicieuse qui rend difficile leur intégration au sein du Barreau. A Paris, Augustin Kemadjou a créé une association pour leur venir en aide et les accueille dans son cabinet.

L’Association des avocats africains, antillais et autres de France existe depuis 5 ans. Immatriculée il y a 2 ans, elle compte aujourd’hui une soixantaine d’adhérents. Sept personnes travaillent dans le bureau du 20ème arrondissement de Paris qui sert aussi de cabinet à Augustin Kemadjou, avocat à la cour d’appel de Paris et président de l’association. Cet ancien ingénieur des Ponts et Chaussées d’origine camerounaise a décidé d’aider ses confrères à s’intégrer dans le monde de la magistrature. Ce qui n’est pas le plus facile.

Afrik : Pourquoi avoir créé cette association ?

Augustin Kemadjou : L’association a comme but principal de créer une synergie entre les avocats membres et de mettre en commun nos compétences pour développer à l’avenir un centre d’avocats avec de nombreuses spécialités. L’association est née d’une prise de conscience de la situation des avocats africains en France. Il fallait faire quelque chose pour répondre à leurs carences et à leurs difficultés. Nous nous sommes posé trois questions : Qui sommes-nous ? Qu’avons nous ? Qu’attendons-nous ?

Afrik : Et quelles sont les réponses à ces questions ?

Augustin Kemadjou : Qui sommes nous ? Les oubliés du Barreau de Paris. En aucune circonstance, les avocats africains n’on été consultés sur leurs difficultés spécifiques et sur celles qu’ils subissent comme les autres avocats. Qu’avons-nous ? Rien. J’ai déjà demandé que l’Ordre des avocats négocie des dispositions permettant aux Africains d’avoir un local et que les plus démunis puissent obtenir des crédits à un faible taux. L’Ordre dispose des fonds nécessaires. J’ai aussi demandé que les avocats africains bénéficient des dispositions des cotisations au niveau de l’Ordre. On m’a répondu que ce n’était pas possible. Donc, qu’attendons-nous ? Tout !

Afrik : Le Barreau de Paris ne compte accéder à aucune de vos requêtes ?

Augustin Kemadjou : Il y a quatre ans, le bâtonnier en place nous avait gratifié d’une avancée positive. Comme le peu d’Africains qui ont l’école du Barreau de Paris ont du mal à trouver une collaboration ou une prestation de serment, il avait autorisé les avocats sortant de l’école à prêter serment sans obligation d’avoir un maître de stage, à condition qu’ils aient un bureau et qu’ils soient parrainés par deux avocats. Le bâtonnier actuel a mis fin à cela et nous nous battons pour que ce principe revienne. Normalement, le ministère de la Justice devrait faire disparaître l’obligation de stage de la prestation de serment. Nous l’espérons.

Afrik : Pourquoi les Africains ne trouvent-ils pas de cabinets pour prêter serment ?

Augustin Kemadjou : Avoir de la famille dans le milieu facilite grandement l’insertion des jeunes avocats. Or, les avocats africains, contrairement à ce qui peut se passer pour les Français, ne sont pas avocats de père en fils. J’ai une liste d’attente d’au moins 10 personnes qui souhaitent prêter serment dans mon cabinet et je connais des étudiants sortis de l’école en 1998 qui n’ont toujours pas prêté serment…

Afrik : Peut-on parler de discrimination à leur égard ?

Augustin Kemadjou : Bien sûr, mais il n’y a aucune preuve. Si vous demandez pourquoi vous n’êtes pas pris, les cabinets avancent l’argument économique contre lequel vous ne pouvez rien. Le corps des avocats fait semblant d’être très soudé mais même entre Africains, la solidarité ne joue pas toujours. Les Antillais ont à 99% les mêmes problèmes que nous. Quant aux Nord-africains, même s’ils subissent aussi la discrimination, ils ont un avantage. Ils ont été au Barreau avant nous. Les avocats pieds-noirs d’Algérie, par exemple, ont permis à d’autres avocats d’origine algérienne d’exercer. C’est ce que j’essaye de faire aujourd’hui pour l’Afrique subsaharienne.

Afrik : Quels sont les autres problèmes qui se posent aux avocats africains ?

Augustin Kemadjou : Les clientèles sont très limitées. Je me dis toujours que si on est compétent, on a de la clientèle. Mais ce n’est pas la réalité. Les grosses affaires sont toujours confiées à des gros cabinets. Or, il y a peu de cabinets d’avocats africains qui peuvent se permettre comme moi de rémunérer deux ou trois personnes. Ceux qui ne trouvent pas de clients ne peuvent pas payer leurs cotisations et risquent d’être omis (suspendus, ndlr). Nous avons demandé à ce que les omissions pour cotisation, même si elles sont rares, cessent pour tous les avocats. En fait, les difficultés que rencontrent les avocats en général sont encore plus aigües chez les Africains.