Les avancées du Black Empowerment

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La politique d’émancipation économique des Noirs a permis l’émergence de quelques grosses fortunes et d’une classe moyenne chez les anciennes victimes de l’apartheid. Mais elle nécessite des améliorations pour aboutir à une société égalitaire.

Patrice Tlhopane Motsepe, 49 ans, a été classé 421e homme le plus riche du monde en 2010 par le magazine américain Forbes. Une performance plus qu’honorable pour cet avocat qui s’est lancé dans les affaires à la fin du système de l’apartheid. African Rainbow Minerals, sa société minière,
cinquième entreprise d’extraction d’or dans le monde, lui a permis de gagner plus d’un milliard de dollars en 2009. En Afrique du Sud, où il se classe en tête des fortunes noires, Patrice Tlhopane Motsepe fait partie de ce qu’on appelle les « Big Five », en référence aux cinq prédateurs les plus dangereux de la savane : ce sont les cinq plus grands hommes d’affaires noirs du pays, tous d’anciens militants antiapartheid.

Dans ce groupe restreint, figure Mzilikazi (Mzi) Godfrey Khumalo, 56 ans, un ex-prisonnier (pendant douze ans) de la prison de Robben Island, célèbre pour avoir compté Nelson Mandela parmi ses pensionnaires. Fondateur du groupe Capital Alliance, celui-ci a également fait fortune dans le secteur minier où il mène l’essentiel de ses activités. Cyril Ramaphosa, 59 ans, en fait aussi partie. Un temps pressenti pour succéder à Nelson Mandela, il a préféré les affaires. Il s’est alors déployé dans des secteurs aussi variés que l’énergie, l’immobilier, les banques et les télécommunications, à travers son holding baptisé Shanduka Group. Un autre membre, Tokyo Sexwale, 58 ans, ministre de la Construction et de l’Habitat, préside en parallèle la Mvelaphanda Resources, troisième acteur mondial de 6 milliards de rands (640 millions d’euros). Enfin, Saki Macozoma, 54 ans, l’un des principaux actionnaires de Safika Holding, s’est tourné vers les médias, les services financiers et les ressources humaines.

Des Noirs dans les affaires

Les « Big Five » sont le porte-étendard de la nouvelle bourgeoisie noire sud-africaine. Il y a vingt ans encore, cette classe sociale n’existait pas. Il a fallu attendre, à la fin du système de l’apartheid, la mise en place de politiques volontaristes par les présidents noirs successifs, pour la voir émerger dans le monde des affaires. Ces politiques vont se traduire par la mise en place d’un système de discrimination positive, appelé « Affirmative Act », et du « Black Economic Empowerment » (BEE, promotion économique des Noirs), qui favorise « les personnes précédemment désavantagées ». Cet « Affirmative Act » permet, à compétence égale, de recruter prioritairement des Noirs, des Métis et des Indiens, plutôt que des Blancs. Le BEE, quant à lui, promeut l’ouverture du capital des entreprises à leur profit, surtout dans le secteur minier, principal pourvoyeur de richesses dans le pays. La Commission de promotion économique des Noirs (Black Economic Empowerment Commission, BEEC), qui gère ce programme, s’est fixé,
à l’horizon 2012, de transférer 25 % des actions de la Bourse de Johannesburg entre des mains de couleur. Rebaptisé Broad Based Black Economic Empowerment (BBBEE) en 2003, le programme a porté des fruits significatifs. Plusieurs entreprises ont accepté de recruter des Noirs dans leurs organes de direction ; elles reçoivent en retour la fameuse accréditation BEE qui est d’un grand secours pour décrocher des contrats, notamment dans le secteur public. Depuis 1991, plus de 2 000 opérations de restructuration de capital ont été réalisées au profit
d’actionnaires noirs, pour un montant de plus de 56 milliards d’euros.

Les « diamants noirs »

Le recrutement préférentiel des cadres noirs a permis l’apparition d’une classe moyenne appelée « diamants noirs ». Elle représente environ 3 millions de personnes, gagnant un salaire mensuel de plus de 6 000 rands (600 euros). À Johannesburg, cette bourgeoisie africaine s’est établie dans une banlieue mixte appelée Cosmo City, loin de Soweto, bidonville emblématique de l’extrême précarité des Noirs.

Tout est cependant loin d’être rose, pour les Noirs d’Afrique du Sud. Dans une très grande majorité, ils continuent de vivre sous le seuil de pauvreté et ne bénéficient pas des infrastructures de base comme l’eau et l’électricité. Les « diamants noirs » ne représentent en effet que 7, 5 % de la communauté noire. De nombreuses critiques se sont par ailleurs élevées contre les dérives du projet BEE. Dans son livre paru en 2009 et intitulé Architects of Poverty,Why African Capitalism Needs Changing, Moeletsi Mbeki, frère de l’ancien président Thabo Mbeki, dénonce ce qu’il appelle la création d’un groupe de « capitalistes noirs de copinage constitués de politiciens de l’ANC, certains retirés des affaires publiques, d’autres pas ». De leur côté, les chefs d’entreprises blancs se montrent réticents à jouer le jeu. Une étude parue en 2009 indique qu’environ 75 % d’entre eux ne respectent pas la politique des quotas. Les Blancs tiennent toujours les trois quarts des emplois à responsabilité dans le secteur privé contre seulement 12 % pour les Noirs. Moins de 5 % des entreprises cotées à la Bourse de Johannesburg sont contrôlées par des Noirs, lesquels éprouvent par ailleurs d’énormes difficultés à accéder aux lignes de crédit, les banques étant majoritairement aux mains des Blancs. Autre effet pervers du BEE, près de 16 % des Blancs, qui sont souvent les plus qualifiés, ont quitté le pays entre 1995 et 2005, tandis qu’une nouvelle catégorie de Blancs pauvres se développait. Le président Jacob Zuma a lui-même reconnu les limites du BEE et a promis de les corriger.

les500.jpgArticle publié par afrik.com dans Africa24 Magazine : Les 500 qui font l’économie du continent