Les autorités nigerianes débordées par l’afflux des rapatriés de Bakassi

Pas moins de 100 000 Nigérians déplacés de Bakassi, dans le sud du Nigeria, vivent actuellement dans des camps de fortune, 10 kilomètres plus loin, dans l’Etat d’Akwa Ibom. Les déplacés ne cessent d’affluer selon la Croix-Rouge nigériane, faisant craindre aux autorités locales une crise humanitaire imminente.

Les autorités locales d’Akwa Ibom sont débordées par l’afflux des rapatriés, à qui elles s’efforcent de fournir des vivres, un lieu d’hébergement, des vêtements et des médicaments, et dont la plupart arrivent les mains vides, selon Tommy Solomon, journaliste local.

Aniekan Umanah, commissaire à l’information de l’Etat d’Akwa Ibom, a averti IRIN : « Il n’est pas possible que nous puissions gérer encore longtemps cette situation ». Selon Aniekan Umanah, les déplacés n’ont reçu aucune aide du gouvernement fédéral et comptent sur le soutien d’organisations non-gouvernementales (ONG) comme la Croix-Rouge nigériane.

Okon Eyo, 45 ans, pêcheur et père de sept enfants, aujourd’hui sans abri, tente d’avoir accès à un matériel d’urgence de plus en plus rare au camp de Mbo, à Akwa Ibom. « Nous voulons que le gouvernement fédéral intervienne rapidement pour nous aider », a-t-il imploré. « Nous voulons reprendre le cours de nos vies. Nous ne voulons pas que cette situation s’éternise »

L’aide du gouvernement se fait attendre

Les Nigérians ont commencé à fuir Bakassi à la suite de la cérémonie du 14 août 2008 entre les gouvernements du Cameroun et du Nigeria, au cours de laquelle la péninsule de Bakassi, au centre d’un différend territorial, a été placée sous autorité camerounaise.

Selon Aniekan Umanah, Akwa Ibom a accueilli 75 000 déplacés au cours des deux dernières semaines d’août. Mais début septembre, juste au moment où les autorités locales pensaient avoir accueilli les derniers déplacés, 20 cars supplémentaires sont arrivés. « Nous étions désemparés. Nous avons dû les héberger dans une école de la région et prendre les dispositions nécessaires pour leur procurer des vivres et assurer leur sécurité. On ne sait pas quand ça se terminera ».

La Commission nationale des frontières du Nigeria, qui a contribué à orchestrer la rétrocession de Bakassi, s’est engagée à consacrer plus de sept millions de dollars de fonds fédéraux à la réinstallation des ressortissants nigérians du territoire contesté dans l’Etat voisin de Cross River. Aucun de ces fonds n’a pourtant été alloué à Akwa Ibom, selon Florence Ita-Giw, qui dirige le groupe de travail présidentiel chargé de la question des réfugiés de Bakassi.

Par conséquent, de nombreux déplacés ne pourront peut-être pas prétendre à recevoir une aide du gouvernement fédéral. La Commission nationale des frontières a également défini un ensemble de mesures d’aide publique fédérales prévoyant que les personnes ayant de la famille dans d’autres régions du pays y retournent, selon Tunde Orebiyi, secrétaire national de la Croix-Rouge nigériane.

Jusqu’ici, pourtant, les personnes déplacées à Cross River n’ont guère reçu d’aide de la part du gouvernement.

Florence Ita-Giw, représentante du gouvernement national, recommande de patienter. « Nous travaillons dur pour assurer que le plus de logements possible soient prêts à être occupés par les déplacés, mais cela ne se fait pas du jour au lendemain », a-t-elle indiqué à IRIN. Tunde Orebiyi, de la Croix-Rouge, a averti que la réinstallation pourrait prendre jusqu’à un an.

Ressentiment

Quelque 300 000 Nigérians vivaient à Bakassi avant que la péninsule soit placée sous souveraineté camerounaise. Dans le cadre du processus qui a abouti à ce transfert, les autorités avaient négocié un régime transitoire prévoyant l’administration conjointe du territoire par le Nigeria et le Cameroun, pour une période initiale, afin d’assurer que les Nigérians restés sur place bénéficient d’un traitement équitable.

Mais cet arrangement n’a pas été mis en œuvre, selon les déplacés et Tommy Solomon, le journaliste. « Les déplacés ont rapporté que la plupart d’entre eux étaient terrorisés par la police camerounaise et que la vie était difficile sous le nouveau régime », a expliqué M. Solomon. Selon lui, les autorités de Cross River enquêtent actuellement sur des allégations selon lesquelles des soldats Camerounais auraient récemment tué des Nigérians à Bakassi.

Mambou Deffo Roland, chef de la police militaire camerounaise, a refusé de commenter ces allégations.

Pourtant, dans son discours du 21 août, prononcé à la suite du transfert d’autorité, le président camerounais Paul Biya avait assuré que les Nigérians de Bakassi seraient en sécurité. « Je les rassure : leur sécurité et leurs droits continueront d’être garantis ; ils pourront, comme avant, continuer à vivre en paix, tant qu’ils respecteront les lois du Cameroun ».

Mais certains Nigérians, indignés d’avoir perdu Bakassi, accusent le gouvernement de les avoir trahis.

Un activiste de Bakassi, qui a requis l’anonymat, a notamment déclaré que le ressentiment tenace des rapatriés pourrait donner lieu à une insurrection générale.

La péninsule a été le théâtre d’attaques, menées à la fois par les Nigérians et les Camerounais cette dernière année, qui ont fait des victimes dans les deux camps.

L’armée nigériane cherche toutefois à minimiser les craintes. « Il n’y a absolument aucune menace de sécurité », a déclaré Mohammed Yusuf, porte-parole de l’armée nigériane. « Des menaces de qui ? Envers qui ? », a-t-il demandé. « Rien ne se passe. Il n’y a pas de problème à Bakassi ».

Le Nigeria et le Cameroun ont été salués pour la résolution pacifique de leur différend territorial dans un continent sujet aux conflits, où les frontières datent de l’époque coloniale.

Il faudra du temps, toutefois, pour que s’apaise la douleur causée, chez certains, par cette récente redéfinition de la carte. « L’attachement émotionnel et sentimental à la terre de ses ancêtres ne s’efface pas en peu de temps », a expliqué à IRIN Edet Okon, éminent chef traditionnel de Bakassi.