Les Africains et les bars de rue à Paris

La rue du Faubourg Saint-Denis à Paris est depuis quelques temps le théâtre de bien curieux bars de rue. En début de soirée, des groupes d’Africains se forment naturellement ça et là sur le trottoir et la chaussée pour faire un sort à quelques bouteilles de bière autour de discussions de comptoir. Reportage.

Par Firmin Mutoto Luemba

Il est 19 heures en temps universel, une heure de plus dans la capitale française. La rue du Faubourg Saint-Denis grouille encore de monde. Les uns quittent le quartier après une journée de travail, les autres les remplacent pour « socialiser ». Ces derniers, un groupe composé principalement d’Africains de l’ouest, font tache d’huile, dans ces bars de rue où la causerie se fait debout et où l’on trique à même la chaussée ou sur le trottoir.

L’un des piliers de bar virtuel est habillé en treillis de militaire, et il en a vraiment l’air. « On m’appelle Sergent Tshatsho, j’ai fait la guerre dans mon pays, où je me suis d’ailleurs évadé d’une prison », entame-t-il avant que le soufflé mythomane ne retombe : « En réalité, je ne suis qu’un reggae man ». Cet Ivoirien enchaîne dans la foulée quelques mots en anglais pour me convaincre de sa Bob Marley attitude, tout en fumant de « l’herbe ». « C’est un stimulant qui nous apprend à rester droits dans la vie », lance-t-il, plein de convictions et de griseries mélangées.

Autour de nous, plusieurs bouteilles et cannettes d’alcool jonchent déjà le sol. Un des complices du « Sergent », producteur d’un groupe musical ivoirien -encore inconnu-, se fait surnommer « Distributeur Automatique ». Il explique les raisons de ce bar dans la rue. « Dans les ‘maquis’, la bière coûte cinq euros (environ 3 000 FCFA, ndlr), alors que nous l’achetons à 1,50 euros chez les épiciers. Mais comme chez ces derniers il n’y a pas de place, nous la consommons debout. » Une pratique née il y a environ sept ans, à la suite du départ de « Tantine Rose, une Ivoirienne qui tenait, dans l’allée piétonne du Passage Brady, son resto de spécialités afro-ivoiriennes où nous pouvions boire sur place à moindres frais et manger sans problèmes. Voilà pourquoi nous sommes restés toujours ici, par fidélité pour cet endroit. »

Troubles de voisinage

Le voisinage voit d’un mauvais œil ces « buveurs ambulants » qui ne tiennent pas compte de la propreté des lieux après avoir déposé leurs cadavres de bouteille. Et plusieurs tenanciers de bars pakistano-asiatiques environnants sont dérangés par la concurrence de cette buvette-debout venue de nulle part. « La police y est souvent intervenue, suite à des pétitions introduites contre nous. Elle vient toujours nous interroger à propos de nos attroupements. Mais elle ne nous contrôle plus. Les policiers ne peuvent nous amener nulle part, car nous ne sommes pas des clandestins. Ils déversent seulement la boisson dans le caniveau, mais nous en rachetons juste après. On recommence et on n’a pas peur. »

Chaque soir, que l’état d’ébriété ait raison d’eux ou pas, les « clients » -en majorité ivoiriens- se rallient sur ce lieu, discutent de tout et de rien : la politique, les femmes, les amis. « Mais ce n’est pas un endroit où je peux amener mon épouse », avoue S. qui souligne que dans ce club de soulographes ayant pignon sur rue, « tout le monde est responsable et père de famille ». Il prend son exemple : « Je suis 15 jours à Auxerre pour travailler, et 15 jours à Paris pour me reposer ». Ici au moins, même lorsque pointe l’ivresse, on est assurés de ne pas casser de verres. Et ne pas subir, par mimétisme, « la loi » de certains bars d’Afrique Centrale : « Qui casse, paye ! ». Tchin-tchin !