Léonora Miano : « Pour créer une nouvelle Afrique, il nous faut accepter notre passé »

Contours du jour qui vient, le second roman de l’écrivain camerounaise Léonora Miano, plonge le lecteur dans un pays africain fictif à la dérive. Il évoque, à travers la jeune Musango, le fléau des sectes et des enfants-sorciers. Il a obtenu le Prix Goncourt des lycéens 2006. Dans une interview accordée à Afrik.com, l’auteur nous fait partager son regard sur l’Afrique d’aujourd’hui et de demain.

Après la guerre qui a ravagé le Mboasu, cet Etat imaginaire et ô combien réel d’Afrique, le pays est exsangue. Les parents, incapables de prendre soin de leurs enfants, les chassent loin de chez eux, les accusant d’être la cause de leurs malheurs. Décidée à retrouver sa mère, la jeune Musango traverse un pays frappé de folie… Le second roman de l’écrivain camerounaise Léonora Miano, Contours du jour qui vient, paru aux éditions Plon, se déroule dans un pays africain en pleine déconfiture. A travers l’histoire de la jeune Musango, une jeune fille en quête de sa mère qui l’a chassée de chez elle, il évoque le fléau des sectes et des enfants-sorciers. Pour cette œuvre, Léonora Miano, 33 ans, a reçu le Prix Goncourt des lycéens 2006. Elle s’était vu décerner plusieurs prix pour son premier roman, L’intérieur de la nuit. Elle répond aux questions d’Afrik.com.

Afrik.com : Nos félicitations pour le Goncourt des Lycéens ! On a l’impression que la littérature africaine a le vent en poupe en France avec le Prix Renaudot pour Alain Mabanckou et le Goncourt des Lycéens pour vous.

Léonora Miano :
Pour moi, la littérature africaine n’existe pas. Je ne dis pas, “je fais la littérature africaine“. Ce n’est pas parce que j‘ai passé mes meilleures moments en Afrique que je fais de la littérature africaine. Je fais de ma littérature qui est d’ailleurs très différente de la littérature d’Alain Mabanckou. Je pense que ce qui compte c’est l’univers de l’auteur. J’espère qu’un Français pourrait écrire aussi un roman qui a l’Afrique comme décor. Est-ce de la littérature africaine ? Pour moi, la nationalité de l’auteur ne compte pas beaucoup, ce qui m’intéresse c’est sa personnalité. Effectivement, je suis un auteur francophone puisque j’écris en français. Mais ce n‘est pas quelque chose qui m’obsède ou que j’ai besoin de revendiquer. C’est juste un fait qui est dans ma vie comme ça. Ca n’a pas beaucoup d’importance.

Afrik.com : Vos deux derniers romans plongent le lecteur dans une Afrique à la dérive. Pourquoi ?

Léonora Miano :
Effectivement, le cycle africain de mes publications a été entamé par L’Intérieur de la nuit dont la rédaction a été inspirée par un reportage que j’ai vu sur les enfants dans la guerre au Libéria, un reportage où des gens très jeunes racontaient ce qu’ils étaient obligés de faire pendant cette guerre qui a duré très longtemps. Ce reportage qui a emmené des questions sur les difficultés des sociétés africaines contemporaines était vraiment le point de départ. L’Afrique est un continent peuplé de gens très jeunes. Avec L’Intérieur de la nuit, j’avais décidé d‘étudier un peu le sort de cette jeunesse et son avenir. Avec ce premier roman se déroulait dans un contexte qui précédait une guerre civile dans un pays qui pourrait être n’importe quel pays d’Afrique centrale. Et ensuite, j’ai voulu être toujours dans ce pays imaginaire mais après la guerre et voir quel type de société peut exister dans ce pays après la guerre et comment – en particulier dans un contexte urbain – cette misère affecte les gens intérieurement. Contours du jour qui vient parle des enfants-sorciers, un problème qui existe dans quelques pays africains, en RDC surtout, un pays qui a connu la guerre. Ces choses qu’on voit intriguent, ces enfants chassés de chez eux, alors que, traditionnellement dans nos sociétés ils étaient plutôt une richesse. Ca veut dire que les gens sont quand même confrontés à des situations qui font que toutes nos valeurs anciennes explosent, en particulier dans ce contexte urbain. La vie à la ville est difficile dans tous les pays, même ici en Occident elle de plus en plus dure. Mais effectivement on est dans des sociétés où il y a moins de garde-fous qu’ailleurs. Quand il y a pas de garde-fous, quand il n’y a pas de sécurité sociale, quand il n’y a pas d‘institutions vers lesquelles se retourner, comment les gens font ? Qu’est-ce qu’il se passe ? C’est ça ce que je voulais raconter.

Afrik.com : Vous ne craignez pas de renforcer auprès des Occidentaux qui lisent vos livres le cliché d’une Afrique de la misère véhiculée par les médias ?

Léonora Miano :
Non, parce que je pense que ce cliché n’a pas besoin de moi pour être renforcé. Les personnes qui s’y accrochent sont des personnes de petite intelligence et s’ils s’accrochent à mon travail pour se prévaloir afin de conforter leur position. Je pense que ce sont des gens qui ne s’intéressent pas réellement à l’Afrique. Parce que les gens qui s’y intéressent réellement savent qu’un roman n’est pas un documentaire. C’est à dire que la réalité fictionnelle n’est pas l’intégralité de la réalité. Un roman c’est toujours un point de vue d’un auteur sur une question particulière. Ca veut dire qu’aucun roman, quel qu’il soit, ne présente une société dans sa globalité. Donc, les gens qui le savent comprennent qu‘il s’agit d‘un drame humain qui se passe dans un décor africain tout simplement. Parce que ce même drame humain on peut le trouver en Colombie, par exemple. On peut trouver en Thaïlande des petites filles de treize ans prostituées par leur propres mamans . Ce sont les drames qui parlent de la misère. Mais ce n’est pas spécifique à l’Afrique.

Afrik.com : La grand-mère de Musango lui conseille: << Ce que vous devez faire pour épouser le contour du jour qui vient, c’est vous souvenir de ce que vous êtes. Le célébrer et l’inscrire dans la durée. Ce que vous êtes, ce n’est pas seulement ce qui s’est passé, mais ce que vous ferez. >> Le parcours de Musango lui sert-il à forger son identité ?

Léonora Miano :
Oui pour forger son identité et surtout l‘identité d‘un individu. C’est à dire son individualité véritable. Je voulais vraiment écrire l’histoire de la construction d’une individualité forte dans un environnement où on a peur justement de l’individualité. Donc, je voudrais que chez nous, dans nos sociétés africaines où l‘on croit beaucoup au groupe, on permette aussi aux gens d’être libres et de se réaliser en tant qu’individus, en considérant que ce qu’ils vont accomplir est une richesse aussi pour le groupe. Alors que pour l’instant, quand quelqu’un essaie de prendre des chemins un peu nouveaux, quand quelqu’un essaie de s’affirmer en générale, le groupe l‘écrase. Et je pense que ça aussi est une perte. C’est une perte pour nous de ne pas permettre aux gens de se développer.

Afrik.com : Vous considérez ce comportement comme typiquement africain ?

Léonora Miano :
Non, je pense que l’on peut trouver ce comportement dans beaucoup d’endroits. Les endroits où les gens sont attachés à leurs traditions, où le groupe est fort. Si on va en Sicile, par exemple, on va trouver ce comportement. Mais je voulais présenter cela dans un contexte africain parce qu’il me semble qu’ailleurs il est plus facile d’échapper au groupe quand même. Alors que chez nous, pour l’instant en tout cas, essayer de faire les choses différemment c’est s’exposer au rejet. En Europe, on a quand même le choix de se permettre de vivre différemment. Alors qu’en Afrique c’est beaucoup plus difficile.

Afrik.com : A la fin, Musango retrouve sa mère qui l’avait chasée et elle lui pardonne…

Léonora Miano :
Je pense qu’il faut penser à ce qu’on peut accomplir, ce qu‘on peut réaliser soi-même. Il y des douleurs qu’on ne peut pas effacer. Mais accepter de vivre avec et dire qu’on peut quand même essayer d‘accomplir quelque chose. L’idée du roman c’est de se dire qu‘on peut renaître de ses cendres. Mais si on le veut ! C’est un acte de volonté, ca ne vient pas tout seul. Il faut vraiment se décider.

Afrik.com : Dans votre roman, vous présentez trois femmes : Musango, sa mère et la grand-mère. Trois modèles de femmes africaines ?

Léonora Miano :
Ca a à voir avec l’Afrique mais sur un plan un peu plus politique. Dès qu’on quitte l’histoire humaine et qu’on s’attache à la métaphore politique, la maman du Musango incarne un type de société produit par la génération qui n’a pas vécu la colonisation mais qui a vécu juste après. La génération qui a dû assumer l‘indépendance alors qu’elle n’a pas encore tous les outils pour le faire. Alors, c’est une génération égarée. La grand-mère de Musango représente la génération d’avant. Elle a peut-être connu la colonisation, mais elle avait encore ses valeurs et l’estime d’elle-même. Sûrement, le fait que la colonisation soit arrivée ca fait que ces valeurs n’ont pas réussit à être bien transmises à la génération d’après. Donc, c’est pour cela que cette génération n’était pas assez solide pour pouvoir prendre en main la liberté qu’elle a eu. Le roman raconte l’histoire de la génération qui arrive après, celle de Musango, qui doit être en mesure de réparer les erreurs de la génération précédente. C’est pour cela qu’elle ne rejette pas sa mère. Parce qu’elle finit par comprendre que cette maman est une maman souffrante. C‘est une maman un peu égarée. Si son histoire avait été différente, peut-être qu’elle-même aurait été différente. Si elle avait été capable de s’aimer, si elle avait était capable d’avoir de l‘estime pour elle-même, elle aurait été différente. Je pense qu’il y a toute une génération, celle de mes parents par exemple, qui n’a pas su quoi faire de cette Afrique qui lui avait été donné et qui donc n’a pas su quoi construire. Je pense, en regardant leurs erreurs, qu’on peut les critiquer. Mais ce n’est pas la peine de leur cracher dessus. Parce que, finalement, ils avaient peu de temps. Nos sociétés sont trop jeunes. On ne peut pas espérer véritablement qu’en quarante ans l’Afrique pouvait réussir à bâtir des sociétés comme celles d’Occident, en partant d’un autre point de départ. Evidemment l’évolution se fait dans la violence, ça se fait avec beaucoup de difficultés, ça se fait dans une grande complexité, parce que pour y arriver il faut accepter l’idée d’avoir été dominé sur sa propre terre, ce qui n’est pas facile. Il faut accepter aussi l’idée que maintenant, pour évoluer, on est obligé d’intégrer dans notre fonctionnement des éléments qui nous sont venus des gens qui nous ont dominés. Et ça, cette génération ne pouvait pas le faire. Mais les plus jeunes qui sont plus apaisés pourront accepter ces nouvelles données. C’est pour cela que j’ai nommé la fille Musango, ce qui signifie « paix » en langue douala… Pour créer une nouvelle Afrique, il nous faut accepter notre passé. Je pense que c’est une grande clé d’accepter le passé et d’arriver à situer notre histoire dans l’histoire de l‘humanité qui s’est faite de conquête et domination. Partout. Mais on a envie d’être vengé. On a envie d’avoir une vengeance sur cette histoire. Mais les bourreaux ne seront jamais punis. Puisque, de toute façon, certains ne sont même plus là. Donc, la seule vraie revanche qui pourrait exister c’est d’arriver à accepter son histoire et de se construire quand même et malgré tout.

Afrik.com : Accepter toute les pages de son histoire, c’est également un conseil que vous donner à la France ?

Léonora Miano :
Travailler sur le passé est important, surtout en France. Certains problèmes qu’on constate aujourd’hui, notamment l’apparition des minorité qui veulent s’affirmer en tant que telles, viennent de cette difficulté qu’a la France à parler de son passé, à ne dire ce qui s’est passé dans son passé. Si on n’en parle pas, ça veut dire que ce n’est pas le passé. C’est toujours le présent. Ca veut dire que ce qu’elle a fait avant est ce qu’elle continue à faire, que ce qu’elle pensait de ces gens avant est c’est ce qu’elle pense toujours. Et c’est pour ça qu’elle ne peut pas parler de son passé. Et ça pose un problème parce que dans la société française d’aujourd’hui, il y a des enfants issus des parents anciennement colonisés mais qui sont français. Et qui doivent trouver les moyens de se sentir légitimes dans leur pays. Or si on ne leur raconte pas l’histoire, ils ne vont jamais trouver cette place. Et s’ils ne la trouvent pas, ça va générer de plus en plus de violence parce qu’ils n’ont pas de place ailleurs. Leur place est en France. Il faut que le pays accepte de parler.

Afrik.com : Un peu caché dans votre roman, vous faites quelques allusions aux Antillais et aux relations entre Africains et Antillais.

Léonora Miano :
Vous êtes la seule à l‘avoir remarqué ! Ca me touche beaucoup. C’est quelque chose qui m’importe énormément. On parle beaucoup des questions d‘esclavage et de la traite, mais on ne parle pas véritablement des rapports humains dans les groupes concernés. C’est à dire qu’on va parler des rapports de l’Afrique avec l’Occident, des rapports des Antilles avec l’Occident. Mais des rapports des Antillais et des Africains on n’en parle qu‘assez peu. Or, quand on s’y intéresse on perçoit que ce sont des rapports amour-haine, c’est à dire que les Antillais, comme les Noirs aux Etats-Unis aussi d’ailleurs, on beaucoup rêvé de l’Afrique, ont été galvanisés surtout pendant la période de l’indépendance. Et ils ont construit toute une mythologie autour. C’était une période qui leur avait donné beaucoup d’espoir dans la situation où ils se trouvaient eux. Et puis, finalement, l’Afrique qui est sortie de l’indépendance les a tous déçus. De cette déception, on ne parle pas beaucoup. Mais elle existe. Quand les gens ont une origine africaine et qu’ils en souffrent, ils ne trouvent pas de raisons d’en être fiers. Quand ils regardent l’Afrique aujourd’hui, ils ne voient pas des raisons d’être fiers. C’est une blessure qui s’agrandit davantage quand ils se rendent en Afrique et quand ils s’aperçoivent que les Africains les rejettent parce qu’ils sont des descendants d’esclaves. Parce qu’en Afrique la généalogie, c’est très important. Or, un Antillais ne peut pas retracer sa généalogie comme un Africain, parce que son histoire a été interrompe a un moment.

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 Léonora Miano, Contours du jour qui vient, Plon 2006