Le Sénégal protège-t-il Hissène Habré contre la justice ?

Aujourd’hui, les victimes de Hissène Habré et la coalition d’organisations africaines et internationales de défense des droits humains qui les soutiennent, protestent contre l’immobilisme du Sénégal qui n’a toujours pas instruit la plainte pour torture et crimes contre l’humanité qu’elles ont déposée contre l’ancien président tchadien, Hissène Habré, il y a exactement 1 an.

Hissène Habré, qui vit à Dakar depuis sa chute en 1990, est accusé de milliers d’assassinats politiques et de torture systématique alors qu’il était au pouvoir, de 1982 à 1990.

« Le Sénégal nous méprise depuis 19 ans. Pendant ce temps, les victimes meurent les unes après les autres sans avoir obtenu justice ! » a déclaré Clément Abaifouta, Président de l’Association des Victimes des Crimes et Répressions Politiques au Tchad (AVCRP) qui a passé 4 ans dans les geôles de la police politique de Hissène Habré. « Depuis 19 ans, nous nous battons pour que la justice se prononce sur les atrocités que nous avons subies mais le Sénégal refuse de nous entendre. »

En mai 2006, le Sénégal a été condamné par le Comité des Nations unies contre la torture pour violation de la Convention contre la torture. Le Comité a rendu une décision demandant au Sénégal de juger ou d’extrader Hissène Habré. En juillet de la même année, l’Union africaine a donné mandat au Sénégal de juger Habré « au nom de l’Afrique », ce que le Président Abdoulaye Wade a accepté.

« Le Sénégal a une occasion historique de prouver que la justice africaine est capable de juger nos anciens dirigeants accusés des crimes les plus graves » a déclaré Dobian Assingar, de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) et Président d’honneur de la Ligue tchadienne des droits de l’Homme (LTDH). « Il est temps que le Sénégal saisisse les offres de soutien, notamment financier, qui lui ont été proposées et s’acquitte de ses obligations internationales».

Peu après le dépôt de la plainte de 14 victimes devant un procureur sénégalais le 16 septembre 2008, les autorités sénégalaises ont annoncé qu’elles n’organiseraient pas le procès de l’ancien dictateur tchadien tant qu’elles n’auraient pas reçu la totalité du financement qu’elles ont estimé à 27,4 millions d’euros, dont 8 millions d’euros pour rénover un palais de justice.

L’Association des Victimes de Crimes et Répressions Politiques au Tchad (AVCRP), l’Association Tchadienne pour la Promotion et la Défense de Droits de l’Homme (ATPDH), la Ligue tchadienne des droits de l’Homme (LTDH), la Rencontre Africaine pour la Défense de Droits de l’Homme (RADDHO), l’Organisation Nationale des Droits de l’Homme (ONDH-Dakar), Human Rights Watch (HRW), la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) et Agir Ensemble pour les Droits de l’Homme rappellent que l’Union européenne, le Tchad, la France, la Suisse, la Belgique, ainsi que les Pays-Bas ont déjà consentis à aider le Sénégal à financer le procès, mais qu’ils attendent du Sénégal un budget crédible. En outre, ces organisations constatent que selon la pratique internationale, le financement de ce type de procès est réalisé par étapes, année après année.

«Manifestement, le Sénégal se moque des victimes, des Nations unies et de l’Union africaine dans cette affaire » a déclaré Abdourahmane Gaye, victime sénégalaise qui a survécu 10 mois dans les geôles de la police politique de Habré. « Est-ce que les autorités sénégalaises protègent l’impunité de Hissène Habré ?»

«Le moment est venu de faire la lumière sur le jeu sordide du Sénégal qui consiste à poursuivre des manœuvres dilatoires depuis 9 ans afin d’éviter à Hissène Habré de comparaître devant la justice», a déclaré Alioune Tine, Président de la Rencontre Africaine pour la Défense des Droits de l’Homme (RADDHO) basée à Dakar. «Comment comprendre que l’Etat sénégalais continue à défier de façon hautaine la décision de l’UA et des Nations unies depuis 2006? L’immobilisme absolu du Sénégal, un an après la plainte des victimes, est révélateur de l’absence totale de volonté politique dans cette affaire. Le Sénégal voudrait pousser les victimes de Hissène Habré à saisir une juridiction occidentale qu’il ne s’y prendrait pas autrement.»

Rappel des faits :
Hissène Habré a dirigé le Tchad de 1982 à 1990, jusqu’à sa fuite vers le Sénégal lors de la prise de pouvoir par l’actuel président Idriss Déby Itno. Son régime de parti unique fut marqué par des violations massives des droits humains perpétrées à travers tout le pays, notamment des campagnes d’épuration ethnique. Les dossiers de la police politique d’Hissène Habré, la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), révèlent l’identité de 1208 personnes qui sont décédées en détention et font état de 12321 personnes victimes d’autres violations.

Habré a d’abord été inculpé au Sénégal en 2000 avant que la justice sénégalaise ne se déclare incompétente pour le juger. Ses victimes se sont alors tournées vers la Belgique et, après quatre années d’enquête, un juge belge a délivré, en septembre 2005, un mandat d’arrêt international accusant M. Habré de crimes contre l’humanité, crimes de guerre et actes de torture.

Les autorités sénégalaises ont arrêté M. Habré en novembre 2005 et le gouvernement sénégalais a demandé à l’Union africaine de se prononcer sur « la juridiction compétente » pour le juger. Le 2 juillet 2006, l’Union africaine, s’appuyant sur les recommandations du Comité des Éminents juristes africains, a demandé au Sénégal de juger Habré « au nom de l’Afrique », ce que le Président Wade a accepté.
Entre 2007 et 2008, le Sénégal a amendé ses lois et sa constitution afin de permettre à ses instances judiciaires de juger les crimes de génocide et de torture, crimes contre l’humanité et crimes de guerre commis dans le passé.

Pour plus d’informations sur l’affaire Habré, consultez les pages suivantes :
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