Le Sénégal en lutte contre la cyber-criminalité

La brigade sénégalaise de lutte contre la criminalité (BLC) a participé à l’arrestation, samedi dernier, d’un gang de cyber-criminels. Les arnaques sur Internet tendent à se multiplier avec le développement des cybercafés. Lamine Bâ, chef de la BLC, explique le travail que mène sa structure pour endiguer le phénomène.

Six Nigérians et deux Sénégalaises. C’est la composition du gang de cyber-criminels arrêtés, vendredi, par la brigade sénégalaise de lutte contre la criminalité (BLC). La cellule se félicite du coup de filet, car ce groupe serait en fait le cerveau d’un réseau ouest-africain. Ils sont d’autant plus satisfaits que coincer ce type de criminels se révèle très ardu, notamment à cause du manque de dénonciation des victimes. Lamine Bâ, chef de la BLC, revient sur le travail que mène sa structure pour éradiquer la cybe-rcriminalité, en constante augmentation avec l’ouverture de cybercafés.

Afrik.com : Comment avez-vous arrêté les membres du gang ?

Lamine Bâ :
Nous avons reçu une dénonciation. L’individu qui nous a contacté nous a dit qu’un Américain avait été victime d’une arnaque et nous a donné son e-mail. Nous avons contacté l’ambassade des Etats-Unis ici qui a un agent spécialisé. Il a contacté la victime aux Etats-Unis, qui a confirmé les dires de la personne qui nous a informés. Elle a envoyé tous les documents relatifs à cette affaire, nous les avons analysés et avons pu localiser le cerveau, puis ses complices. Quand nous avions la localisation de toute la bande, nous avons déclenché l’opération d’interpellations dans divers quartiers de Dakar, qui a commencé à 6h30 du matin pour se terminer dans l’après-midi vers 14 heures.

Afrik.com : Six membres du gang arrêté samedi étaient nigérians. De quelle origine sont généralement les cyber-criminels qui opèrent au Sénégal ?

Lamine Bâ :
Ils sont en général originaires des pays anglophones, comme la Sierra Leone, le Nigeria et le Ghana.

Afrik.com : Avez-vous déjà arrêté des cyber-criminels sénégalais ?

Lamine Bâ :
Dans le courant de l’année 2000, nous avons arrêté le premier Sénégalais qui faisait de la cyber-criminalité. Il était propriétaire d’un cybercafé dans le quartier de Dakar. Il a réussi à proposer une affaire concernant de grosses quantités d’or à un homme des Emirats Arabes Unis. C’est la seule fois que nous avons attrapé un Sénégalais.

Afrik.com : Deux Sénégalaises ont été arrêtées avec les membres du gang. Quelle était leur fonction ?

Lamine Bâ :
c’est la première fois que nous arrêtions des femmes. Elles étaient en fait les complices des Nigérians. Elles avaient réalisé toutes les démarches pour ouvrir des comptes à leur nom, les hommes s’étant dit que, s’ils le faisaient eux-mêmes, cela éveillerait des soupçon parce qu’ils ne sont pas nationaux. Elles se sont faites passer pour des commerçantes ce qui constituait une couverture béton.

Afrik.com : Quelles sont les victimes du gang que vous avez arrêté ?

Lamine Bâ :
A ce jour, nous avons pu identifier une victime américaine et deux norvégienne. Mais les disquettes que nous avons saisies nous laissent penser que le gang a contacté des personnes aux Emirats Arabes Unis et au Liban. Dès que les criminels seront déférés nous allons demander une délégation judiciaire, c’est-à-dire que le juge envoie des instruction pour que nous puissions établir clairement quelles sont les autres victimes. L’ambassade des Etats-Unis s’est d’ailleurs proposée pour nous aider à expertiser les ordinateurs et le matériel électronique utilisé par les cyber-criminels, l’une des victimes du gang étant un Américain.

Afrik.com : Etes-vous formés pour lutter contre la cyber-criminalité ?

Lamine Bâ :
La police sénégalaise est informée du problème de la cyber-criminalité depuis 1999 environ. Le ministère de l’Intérieur nous a laissé plusieurs notes d’information pour mettre en garde les policiers. En conséquence, nous avons suivi des formations dans le domaine de la cyber-criminalité pour pouvoir être à la hauteur de la progression du phénomène. Des stages d’un mois ou 45 jours sont organisés avec la coopération française, pendant lesquels des experts nous forment ou perfectionnent nos savoirs. L’objectif était de nous former, mais aussi de nous informer sur le modus operandi (mode opératoire, ndlr) des réseaux africains, mais aussi internationaux. Ceux qui sont formés transmettront ensuite leur savoir à d’autres policiers qui viendront à tour de rôle faire des stages pratiques d’information dans nos locaux. La direction générale de la sûreté nationale organise par ailleurs régulièrement des stages de formation. De même que la direction de l’automatisation du fichier, rattachée au ministère de l’Intérieur et composée d’ingénieurs et d’informaticiens, qui familiarise le policier de base à l’outil informatique.

Afrik.com : Peut-on dire qu’avec ces formations la police sénégalaise est à même d’endiguer totalement la cyber-criminalité ?

Lamine Bâ :
On ne peut pas dire que nous soyons opérationnels à 100%. Nous connaissons d’ailleurs des problèmes de logistique car les connections Internet ne sont pas toujours très bonnes. Il y a aussi la barrière de la langue : comme je vous l’ai expliqué, la plupart des cyber-criminels sont originaires de pays anglophones, or les policiers sénégalais ne parlent pas tous anglais. Un problème que les autorités essayent de résorber. Mais, globalement, on peut dire que les policiers, surtout les cadres de Dakar, sont bien formés. Les petits commissariats d’arrondissement qui n’ont pas d’expertise se rabattent sur nous (la BLC) lorsqu’ils ont une affaire de cyber-criminalité, et nous leur apportons l’aide nécessaire pour qu’ils puissent poursuivre leur enquête.

Afrik.com : Quelle est l’évolution des cyber-crimes au Sénégal ?

Lamine Bâ :
Les attaques sont en augmentations, notamment parce que les Sénégalais sont hospitaliers. Pas crédules, mais hospitaliers. Ce qui explique qu’il y ait beaucoup d’anglophones. Et certains profitent du fait que des cyberscafés se sont ouverts à tous les coins de rue et de l’engouement des Sénégalais pour Internet pour leur envoyer des messages d’arnaques à tout va.

Afrik.com : Les cyber-criminels ne cherchent donc pas uniquement à extorquer des fonds aux plus riches ?

Lamine Bâ :
Tout dépend des réponses qu’ils reçoivent. Au fur et à mesure des échanges, ils voient si la personne vaut son pesant d’or. Mais ils recherchent en priorités des gens aisés, des expatriés, des directeurs de société… Les deux Norvégiens qui se sont fait avoir par le gang que nous venons d’arrêter étaient des diplomates. Ils joignent aussi des personnels d’organisations internationales, mais certains ont été mis en garde de ne pas répondre à ces messages.

Afrik.com : Les cyber-criminels agissent-ils toujours en groupe ou sont-ils parfois seuls ?

Lamine Bâ :
Il y a toujours un cerveau. C’est la personne la plus fine, la plus à même d’élaborer des stratégies d’action, de répartir les tâches…Les autres lui obéissent.

Afrik.com : Faites-vous de la prévention contre les arnaques sur Internet ?

Lamine Bâ :
Nous sommes saisis par les gens car régulièrement nous faisons paraître dans la presse un bulletin d’information pour mettre en garde contre les arnaques. Nous disons de faire attention aux messages qui demandent d’investir dans le blanchiment d’argent de pays anciennement en guerre, comme le Liberia et la Sierra Leone. Nous mettons l’accent sur le fait qu’il ne faut surtout pas y répondre et nous appeler au numéro vert[[<*>Le numéro vert renvoie à la sécurité urbaine : +00221 842 36 97 / 842 35 76]] ou venir nous trouver.

Afrik.com : Est-ce que cette prévention est efficace ?

Lamine Bâ :
C’est difficile à mesurer. Beaucoup de personnes tombent dans les griffes des cyber-criminels parce que la majorité de la population n’est pas avertie du fait que des gens mènent des arnaques sur Internet. C’est pourquoi nous avons tenu à ce que l’arrestation du gang samedi soit largement diffusée. Quand des gens nous appellent pour nous signaler qu’ils ont reçu un e-mail douteux, nous faisons une vérification de l’arnaque. Pour ça, nous répondons nous-mêmes à la personne qui a envoyé le message pour la piéger. Mais comme cela nécessite que le propriétaire de la boîte mail nous divulgue son mot de passe, ce qu’ils refusent souvent, nous l’utilisons comme « appât » : nous l’orientons dans ses réponses et une fois que nous avons suffisamment de preuves, nous arrêtons les auteurs du message en flagrant délit et ils comparaissent devant le procureur.

Afrik.com : Que risque un cyber-criminel devant la justice ?

Lamine Bâ :
Il n’y a pas dans le code une infraction spéciale qui concerne ce crime. Il est donc jugé et condamné sur la base de l’escroquerie, de l’extorsion de fonds, avec dans certains cas des circonstances aggravantes, comme la détention et l’utilisation de faux documents.

Afrik.com : Les gens arrivent-ils facilement à dire qu’ils ont été victimes d’une arnaque ?

Lamine Bâ :
Il y a une certaine honte, mais aussi une forte crainte de dénoncer parce que souvent ces arnaques reposent sur des faits à caractère illégal, comme le blanchiment d’argent. Donc les victimes se disent que si elles se confessent à la police, elles vont aussi avoir des problèmes. mais nous essayons de rassurer les gens en leur disant que ce que nous voulons, c’est réparer leur préjudice.

Afrik.com : La cyber-criminalité rapporte-elle vraiment beaucoup d’argent ?

Lamine Bâ :
Avec de petites manœuvres et de petits investissements, ils peuvent remporter de grandes sommes. Le gang arrêté samedi a réussi à faire déverser à la victime américaine 379 000 dollars. Les Nigérians qui ont quitté leur pays sans le sous. Ils vivaient bien, dans une belle villa avec piscine, roulaient dans une Peugeot 607 toute équipée et avaient des comptes en banque remplis. La cyber-criminalité rapporte plus que d’attaquer une banque et on ne prendre une balle. Les cyber-criminels le disent eux-mêmes : ils sont des criminels non violents qui utilisent leur matière grise.

 Contacter Lamine Bâ : bakode@hotmail.com