Le rapport de la Commission pour l’Afrique présenté à Paris

La Grande Bretagne a lancé, mercredi dernier, dans les locaux de son ambassade parisienne, la version française du rapport de la Commission pour l’Afrique initiée par Tony Blair. Cela en présence de Michel Camdessus, ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI) et de la rock star Bob Geldof qui ont participé à son élaboration. La rencontre s’inscrit dans le cadre du prochain sommet du G8 de Gleneagles en Ecosse. Sir John Holmes, le représentant de Sa Majesté, la Reine d’Angleterre en France, revient sur les enjeux de cette initiative britannique pour le développement de l’Afrique.

« Recommandation : un doublement de l’aide aux pays d’Afrique subsaharienne […], ce qui représente une augmentation de 25 milliards de dollars par an au cours des trois à cinq prochaines années », peut-on lire en page 361 du rapport de la Commission pour l’Afrique intitulé « Notre intérêt commun ». Sous l’initiative du Premier Ministre britannique, Tony Blair, qui en a assumé lui-même la présidence, la Commission pour l’Afrique a produit, en mars dernier, un rapport invitant les pays les plus riches à accroître leur aide au développement. Cela après une analyse des paramètres socio-politiques de la situation du continent africain à laquelle nombre d’experts africains et internationaux ont contribué. A noter que M. Blair, hasard du calendrier, assure la présidence du G8 et qu’il accèdera à celle de l’Union européenne en juillet prochain. De quoi réveiller les espoirs de quelques afro-optimistes.

Afrik.com : La mise en place de cette Commission pour l’Afrique marque-t-il un tournant dans la politique africaine de la Grande-Bretagne ?

Sir John Holmes :
Je pense effectivement que c’est un tournant pour la politique britannique en ce qui concerne l’Afrique parce qu’elle reflète sa nouvelle détermination à donner une impulsion définitive et décisive au développement de ce continent. Mais la question fondamentale, ce n’est pas tant de savoir si c’est un tournant pour nous, les Britanniques. C’est plutôt un tournant pour le monde. Il faut que toute la communauté internationale travaille ensemble afin de donner cette impulsion essentielle au développement du continent africain. Et bien sûr, le changement économique et la mise en place des politiques nécessaires pour y parvenir reste du ressort des Africains eux-mêmes.

Afrik.com : A quoi tient cet intérêt soudain de la Grande-Bretagne pour l’Afrique, surtout dans un domaine où la France, par ailleurs associée au projet comme en témoignent les intervenants invités à cette rencontre et la présence de Jack Lang, s’est toujours fortement impliquée ?

Sir John Holmes :
Intérêt soudain ? Pas tout à fait tout de même, nous sommes là depuis un certain temps. Je pense que c’est une combinaison de facteurs objectifs mise en exergue par une situation difficile, un peu partout dans le monde certes, mais désastreuse en Afrique. Notamment quand on le compare aux autres régions du monde qui sont plus ou moins sorties du cercle vicieux de la pauvreté. Cette initiative résulte également de l’engagement personnel de Tony Blair qui pense qu’il est moralement inacceptable que les choses continuent ainsi et qu’il est de notre intérêt d’y mettre fin. Sinon les problèmes de l’Afrique finiront par devenir les nôtres comme ils le sont déjà dans certains domaines. Lampedusa [[Des millions de d’immigrés clandestins, dont de nombreux Africains, échouent sur les plages de cette île italienne]] est une bonne illustration. Ce projet est devenue une sorte de croisade personnelle pour Tony Blair.

Afrik.com : L’une des recommandations du rapport est de renforcer le leadership africain dont le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad) est son expression la plus actuelle en termes de développement. Dans ce contexte, le Nepad a-t-il été associé au travail de la Commission pour l’Afrique ? Par ailleurs, d’aucuns pensent que c’est une duplication quand on considère l’existence du Nepad…

Sir John Holmes :
La Commission pour l’Afrique a travaillé très étroitement avec le Nepad. Il reste absolument fondamental et nous pensons que ce rapport est tout à fait complémentaire aux efforts du Nepad. Si les gens le perçoivent comme une duplication, c’est dommage parce que ce n’est vraiment pas le cas. Nous cherchons plutôt à renforcer les efforts du Nepad et de l’Union Africaine. Dupliquer ou remplacer n’est absolument pas le propos de la Commission pour l’Afrique parce que justement le Nepad est une initiative africaine.

Afrik.com : Plusieurs initiatives ont émergé pour aider le continent africain à se développer. Qu’est ce qui fait, selon vous, la particularité de ce dernier projet ?

Sir John Holmes :
Je pense que c’est le fait qu’on trouve tous les aspects de la crise dans un seul rapport : politique, culture, économie, financement, dette, commerce, gouvernance etc. Il faut mener une politique d’ensemble et coordonner toutes nos actions durant cette année et celles à venir pour faire un effort massif, tous ensemble. Et pour créer l’étincelle, si je peux m’exprimer ainsi, qui peut mettre feu au continent, dans le bon sens évidemment, et qui donnera un nouveau départ à l’Afrique. C’est que nous appelons de tous nos vœux. Bien évidemment, l’Afrique n’est pas un ensemble où tout se ressemble. Il y a des différences entre les pays en termes de niveau de développement, de gouvernance mais tout de même certains problèmes sont communs. C’est cette politique d’ensemble que le rapport essaie d’encourager.

Afrik.com : L’objectif principal de la Commission pour l’Afrique est d’inciter les pays du G8 à doubler leur aide au développement. Si cet objectif majeur n’était pas atteint, pensez-vous que l’initiative serait mise à mal ou avez-vous prévu des objectifs intermédiaires comme celui de 0,7 % [[L’aide au développement devrait représenter, selon les Nations Unies, 0,7% du PIB des pays développés]] recommandé par les Nations Unies ?

Sir John Holmes :
Je pense que nous avons déjà fait une partie du chemin dans la mesure où les Britanniques, les Français et les autres ont déjà considérablement augmenté leur aide au développement. Notamment en ce qui concerne l’Afrique. Nous espérons beaucoup arriver à notre objectif d’un doublement de l’aide de la communauté internationale. Cependant, si nous n’arrivont pas à faire cela, ce sera dommage mais pas désastreux. En outre, si nous réussissions à mettre en place notre idée de la flexibilité du financement international et donner corps à l’idée française d’une nouvelle fiscalité, par exemple, une taxe sur les billets d’avion, nous serions susceptibles de créer de nouvelles sources de financement. Bien évidemment, nous espérons atteindre nos objectifs mais ce ne sera pas la fin du projet si l’on est un peu en deçà de ceux-ci.

Afrik.com : Il semble que la tenue, en septembre prochain, du sommet des Nations Unies sur les Objectifs du millénaire pour le développement(OMD) [[Les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) ont été adoptés en 2000 et les 191 Etats membres de l’Organisation des Nations Unies se sont engagés, à l’horizon 2015, à atteindre des objectifs qui mettront fin aux principaux maux dont souffre la planète ]] soit une motivation pour vous et justifie amplement l’existence de la Commission pour l’Afrique. Une véritable question de fierté – Bob Geldof l’a évoqué dans son propos – afin qu’on ne dise pas que les pays riches ont failli à leurs promesses…

Sir John Holmes :
Cela fait effectivement partie de nos motivations parce que nous nous sommes fixés les ODM, il y a quelques années maintenant, et nous nous sommes aperçus, l’année dernière, que ces objectifs ne seront pas remplis. Celui de la réduction de la pauvreté, par exemple, ne devrait être atteint qu’au 22e siècle. Cela a été un choc psychologique assez important pour nous inciter à agir d’urgence et de façon massive. C’est le propos de la Commission pour l’Afrique.

Afrik.com : Plusieurs représentants des chancelleries africaines sont présentes à cette rencontre. Avez-vous déjà rencontré les responsables politiques africains pour discuter du projet et de la façon dont ils perçoivent cette initiative ?

Sir John Holmes :
Bien sûr, il y a eu beaucoup de consultations à Addis Abeba [[Siège de l’Union Africaine]] et ailleurs avec des représentants de pays africains. Et des Africains, il y en a parmi les commissaires qui ont travaillé sur ce rapport. Tout simplement parce que c’est quelque chose qui vient aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur. Il y a eu beaucoup de rencontres de ce type et il est essentiel que les Africains se sentent propriétaires de ce projet.

Afrik.com : On a l’impression que ce rapport a été fait pour « donner envie » aux donateurs d’aider le continent, une sorte d’opération marketing dont l’Afrique serait bénéficiaire ?

Sir John Holmes :
Oui, effectivement, cela fait partie de l’impulsion politique nécessaire à donner en Afrique et dans le monde. Ce n’est cependant pas du marketing car, comme le disait Bob Geldof ce matin (mercredi matin, ndlr), c’est un véritable plan d’action et il faut le suivre autant que possible.

Voir le site de la Commission pour l’Afrique