Le ramadan de Mustapha

Mustapha en est à son 24e ramadan. Postier, il n’a jamais pris ses vacances durant cette période. A 37 ans, il raconte ses journées derrière son guichet. Avant la rupture du jeûne. Plume libre à un Algérois en plein ramadan.

Le matin, je n’aime pas me réveiller. Mon travail me stresse. Des fois, je suis carrément méchant. Etre de 9h à 16h derrière un guichet c’est de la moussiba (une catastrophe). Les gens râlent, sont nerveux et en arrivent aux mains pour un rien durant le ramadan. Excusez-moi, je rigole car je suis exactement comme ça aussi. Mais moi, ça se comprend. Ma tête est remplie de beaucoup de riens. J’ai 37 ans, 24 ans de carême derrière moi et suis toujours seul. Enfin, pas tout à fait car je vis avec mes parents, mes deux jeunes soeurs et mon frère aîné de trois ans. Dans un trois pièces, ça fait un peu petit. On essaie d’envoyer les vieux en Kabylie. En vain. Il faut bien que je me marie un jour. Bon, c’est péché de parler de femmes durant le ramadan. Le diable est partout mais enfin… Je ne peux pas rester comme ça !

Manger sucré

Ce que j’aime durant le ramadan ? Je ne sais pas, surtout pas l’haleine des gens dans le bus, ni les caleurs. Ces gens qui collent les filles. Ça c’est toute l’année. Ce n’est pas une excuse. Durant le ramadan, un peu de décence fait pas de mal. Au fait, je n’aime pas les bus. Je préfère marcher. Le matin, je n’ai jamais faim. Juste une envie de fumer qui me rend irascible. L’Algérien est un être nerveux, survolté. Durant le ramadan, il se transforme en haute tension. A éviter avant 17 heures, l’heure de la rupture du jeûne. Derrière un guichet, c’est vrai, c’est difficile. Surtout quand le 15 du mois arrive. C’est de la dynamite. Les gens n’ont plus d’argent sur leur compte courant mais veulent continuer à bien manger, à avoir des sucreries pour le dessert. J’ai l’eau à la bouche en parlant de sucreries. La cuisine de ma mère, ayemma, yemma, yemma (ô maman !), c’est de la folie ! Les pruneaux d’Agen me causeront un diabète. C’est trop bon ! Il faut que je trouve une femme aussi bonne cuisinière que ma mère. Je blague, non, je rêve !

Alors, il chante ?

J’aime bien la fièvre qui commence à monter deux heures avant la minute m (belle trouvaille, non ?). Il y a d’abord les programmes télé. Sur la Zéro, ou l’Unique, des séries religieuses ringardes. Puis de la musique andalouse. Puis exégèse coranique. Puis la délivrance. Mon frère Ali, très calme, s’énerve toujours cinq minutes avant l’appel du muezzin. Il n’arrête pas de répéter : alors, il chante lui ? Personne ne lui répond. A la première syllabe du muezzin, j’avale mon plat de chorba, et je courre fumer ma première cigarette de la journée, une Marlboro, je fume toujours ça durant le ramadan. Allez savoir comment mais il y a déjà un attroupement en bas de l’immeuble. Et ça fume sec. Nerveusement. Il y a sûrement des gens qui n’attendent pas la première syllabe, je ne vois pas d’autre explication.

La veillée du ramadan. C’était il y a longtemps. Avant que les barbus ne sortent … d’où ? C’était les concerts de Jimmy Cliff, Alpha Blondy, Khaled, Takfarinas… Il paraît que ça reprend. Au Théâtre de la verdure. Trop cher pour moi. Et j’ai vieilli. Je n’aime pas ce raï aseptisé. Ce que j’aimais le plus, c’était la coinche toutat et sanzat (avec et sans atouts). Je jouais jusqu’à l’aube. A l’imparfait. Il m’arrive encore d’en faire chez des amis. Pas beaucoup. Avec moins de passion. Alors, je reste scotché à la télévision. Le doigt sur la télécommande. Des fois que l’acteur veuille faire quelque chose avec l’actrice. C’est pas bien pendant le ramadan. Surtout que je ne suis pas marié. Et que mon père se mettra à tousser, ma mère aller vider son verre d’eau à la cuisine. Pour le remplir de nouveau.

Demain, c’est déjà vieux. Il a la moisissure d’hier. Il ressemble étrangement à aujourd’hui. J’aurai un jour de plus. Je m’énerverai, j’irai au travail (je sais, j’ai la chance d’en avoir) et je serai toujours seul.