Le printemps arabe n’était-il pas prévisible ?

Est-il vrai qu’il était impossible de prédire un quelconque
soulèvement en Afrique du Nord ? S’il était impossible de savoir quand la
révolution allait apparaître ou comment elle allait s’organiser, il
était cependant prévisible qu’une situation avec une pauvreté diffuse,
un chômage des jeunes énorme et une corruption endémique, ne pouvait
déboucher que sur des révoltes dans les pays arabes.

On entend aujourd’hui plusieurs politiques et même certains
spécialistes des relations internationales prétendre, avec beaucoup
d’emphase ou de rhétorique, qu’il était impossible de prédire
l’explosion dans la région arabe de l’Afrique (on pense
particulièrement à la Tunisie et l’Egypte) et aux remous au Maroc et
en Algérie. Le parallèle semble même poussé, au point de la comparer à
la situation précédant la crise économique internationale. Est-il vrai
qu’il était impossible de prédire un quelconque soulèvement des
africains du Nord ?

Les chiffres ont une forte propension à dire vrai. En se servant
d’eux, certains économistes ont vu, et même prédit la crise, car des
déséquilibres qu’ils soient internes (effet de levier financier
important des entreprises, endettement excessif des ménages, etc.) ou
externes (balance des paiements fortement déséquilibrée, importateurs
net de produits alimentaires, dépendance énergétique, etc.) ne peuvent
indéfiniment rester ainsi, sans créer des tensions in fine sur le plan
social, économique ou même politique. Sans se laisser aller à un
économisme ou réductionnisme analytique, les appels au changement que
l’on entend dans cette région de l’Afrique dépendent aussi des
déséquilibres.

Il est vrai que les équilibres macroéconomiques étaient relativement
observés, avec des taux de croissance positifs avant la crise ; mais
la simple observation de ces agrégats économiques sans
approfondissement constituerait un trompe-l’œil. Alors qu’on se
contentait des chiffres au niveau macroscopique, avec une approche
comptable, il y avait des problèmes sectoriels ou catégoriels
importants. Un exemple : l’indice de la misère (misery index) (saisi
par l’addition de taux de chômage et celui de l’inflation), est depuis
un certain temps en augmentation, surtout pour des jeunes. Cet indice
est très élevé, dans cette région (au-delà de 20%). Dans des termes
différents, les jeunes africains de la région de MENA sont «
malheureux ».

Chômage, népotisme, corruption…

En parlant du chômage, le macroéconomiste Imad A. Moosa, dans une
conférence internationale tenue en mars 2008, au Caire, en Egypte,
intitulée « Unemployment in the Arab Countries », constate l’absence
d’application de la loi d’Okun, qui établit un lien entre croissance
et emploi, en Algérie, en Tunisie, au Maroc et en Egypte. En
simplifiant, cette absence d’application signifie que la croissance ne
fait pas baisser le taux de chômage, alors que théoriquement il
devrait exister une relation inverse : la croissance conduisant à la
baisse le chômage. Cela signifie, selon Imad A. Moosa, au moins trois
choses pour cette partie de l’Afrique : 1° le chômage est structurel
et/ou d’appariement (matching). Structurel en ce sens que les
compétences seraient en manque, alors que les économies offrent des
emplois, et d’appariement en ce sens que les compétences existent mais
ne sont pas conscientes de la disponibilité des postes qui leur
correspondent ; 2° la rigidité du marché du travail dans cette partie
de la géographie de l’Afrique, causée surtout par le fait que les
gouvernements constituent la principale source de demande de
main-d’œuvre ; 3° les structures de ces économies dominées par les
Etats, avec un seul secteur (pétrole, les hydrocarbures intensives en
capital) . Il n’y a pas dans le secteur dominant de l’économie une
forte intensité en main-d’œuvre, mais ce secteur propulse le taux de
croissance. Ce qui fait qu’on assiste à des croissances positives,
mais pauvres en emploi.

En des termes moins techniques, cette partie de l’Afrique est celle où
les réformes structurelles (notamment l’état de droit, la liberté
d’entreprendre, etc.) doivent être mises en place pour rendre efficace
le marché du travail. Cette partie de l’Afrique n’échappe nullement à
la corruption et à l’autocratie, donc au népotisme, etc. Ainsi, on
comprend facilement par exemple le problème de l’appariement dans la
mesure où les chaînes de télévision ne cessent maintenant de montrer
des jeunes maghrébins qui se plaignent du fait que trouver un emploi
est une bataille de titan alors qu’ils ne manquent pas forcément
d’éducation et donc de compétences. Cette bataille de titan n’est
qu’une résultante du népotisme : pour avoir un emploi il faut avoir un
« piston » ou avoir l’argent pour corrompre. On comprend aussi
facilement les autres raisons avancées par Imad A. Moosa : selon le
Doing bussiness 2011, de manière générale créer un emploi ou faire des
affaires coûtent très chers étant donné le manque de liberté
économique caractérisant ces pays. Selon l’indice de liberté
économique de Heritage Foundation et Wall Street Journal, ces pays
font partie dans l’ensemble de l’avant dernière catégorie des pays mal
classés, appelées mostly unfree (quasiment non libre économiquement).
Ils ont une note moyenne de 55,1 sur 100.

Dans des pays démocratiques, lorsque les frustrations s’accumulent
dans la population a des moyens de se faire entendre. Ce qui n’est pas
possible dans des régimes autocratiques, car les fenêtres d’expression
sont très réduites ou inexistantes. Et quand on est en face d’une
population qui est éduquée (70 à 80% des jeunes de cette région sont
instruits), et donc qui comprend, il devient presque naturel que la
manifestation (ou révolution) reste l’unique option plausible, en cas
de non-changement impulsé par les autorités. C’est ainsi que les
jeunes de cette partie de l’Afrique ont fait entendre leur voix.
Somme toute, s’il était impossible de savoir quand la révolution
allait apparaître ou comment elle allait s’organiser, il était
cependant prévisible qu’une situation où un jeune avec une certaine
compétence devant se résoudre à devenir vendeur ambulant (que l’on
empêchait même parfois d’exercer, comme Mohammed Bouazizi !) ou une
jeune bardé de diplômes mais au chômage de longue durée, était
intenable à long terme.