Le poids des morts

Tous les morts sont égaux. A chaque catastrophe, le même sentiment d’absurdité saisit les survivants : pourquoi moi ? Pourquoi le fléau est-il passé si près, comment ai-je réchappé là où mes frères ont tous péri ? Un doigt invisible à pourtant tracé la plus terrible des frontières entre deux hommes qui vivaient jusque là côte à côte, emportés par le même bateau. D’un côté de la frontière, le deuil, de l’autre la vie. Pourquoi moi ? Comme le privilège restera lourd à porter pour les 64 survivants du naufrage du Joola. Une poignée sur plus d’un millier.

Face à cette tragédie de la tempête, il n’y a pas grand-chose à faire : bateau surchargé, appareillage aventureux ? Nous sommes tous, aujourd’hui, des Sénégalais endeuillés. Comment faire savoir aux affligés notre solidarité ?

Mais une autre tragédie est plus profonde encore : celle qui risque d’entraîner la scission de la Côte d’Ivoire, la partition d’un pays qui était un exemple de stabilité et de développement, jusqu’à ce qu’il soit saisi par les démons de la division, ethnique, politique et géographique. Il y avait place pour tous dans la prospérité, il n’y a plus place pour personne dans la ruine et le désordre. Et le comble de la tragédie, c’est que l’assassin n’est pas le destin seul, mais l’homme, le concitoyen, le frère. Cela s’appelle la guerre civile, et c’est la plus grande horreur qu’ait inventé l’humanité… Pour quelques minutes de pouvoir. Pour quelques pièces de monnaie. Pour quelques arpents de gloire… Ces morts pèsent terriblement lourd : ils chargent la conscience de leurs assassins.

Qu’importe le doute qui s’exprime sur l’identité des mutins, sur leur origine, sur leurs soutiens possibles. Ces hommes ont choisi, qu’ils y aient été poussés ou que ce soit de leur propre initiative, de prendre le pouvoir par la force là où la réconciliation nationale et l’ouverture gouvernementale permettaient de sortir par le haut d’un précédent coup d’état. Ils ont choisi de tuer leurs frères d’armes, leurs chefs. L’émotion ivoirienne est immense, l’émotion internationale ne l’est pas moins.

Après le temps de la stupéfaction et de la réserve vient le temps de la mobilisation. Le peuple ivoirien ne mérite pas qu’une main inconsciente le plonge dans la misère et dans le sang. Tous ceux qui s’en sentent proches doivent accepter de l’aider. Les pays de la région le souhaitent tous. La France l’a désormais compris. Tant mieux.