Le poème, comme la mer, fait signe vers l’invisible

Le poète d’origine tunisienne Alain Suied approfondit d’année en année sa quête exacerbée du sens de l’existence humaine. Avec  » Face au mur de la Loi « , cette recherche atteint une intensité fixe, celle d’une langue qui butte sur l’indicible.

Né à Tunis le 17 juillet 1951, Alain Suied sortait tout juste de l’enfance quand ses parents s’installent à Paris, où il a grandi. Son premier poème publié paraît en 1968 dans la revue « L’éphémère ». Suivent plusieurs recueils : « Le silence » au Mercure de France, « Sur les ailes du Devenir », « Le corps parle », « L’être dans la nuit du monde ». Autant de méditations et d’approches de la condition humaine, mystère d’une présence au monde inexpliquée, injustifiable, perpétuellement source d’interrogation.

Le regard d’Alain Suied se porte loin vers l’ailleurs :  » A chaque tournant de la pensée / tu te tiens au bord du monde. / A chaque instant de la pensée. » Au bord du monde : sur la berge d’un infini mouvant, concret et incompréhensible, impossible à limiter ou à organiser. Cette poésie est une écriture des rivages, et l’expérience de l’être qu’elle exprime reproduit cette frontière à la fois physique et mentale qui sépare les éléments, la terre de la mer, l’eau de l’air.

La poésie est justement la barque jetée sur l’inconnu pour en jauger les profondeurs, et reconnaître les côtes ignorées. « Comme la vie hésite / et plonge encore / dans l’eau natale / du désir.  » C’était, dit le poète, à la région du coeur,  » comme un envol nu / de deux ailes d’oiseau / sur un ciel d’émeraude. » Car tous ces appels au plongeon ou à l’envol sont autant d’explorations de l’au-delà de l’immédiat : « Nous sommes l’espace d’une différence. / Nous ne sommes qu’un signe / sur le livre ouvert de l’univers. / Nous ne sommes qu’un départ / vers le pays perdu de l’origine. »

Perdu entre hier et demain, le poète est homme de certitude, qui trouve le terme du chemin dans les premiers pas réalisés : « Le Passé revient toujours / Il n’y a pas lieu / de fuir. / Tu deviens celui que tu étais… » La quête insoluble de ce qui va advenir, de ce vers quoi l’on tend, se résout soudain en ce qui fut, en ce qui se résume en soi d’espace humain parcouru. Tel est  » l’oracle de la naissance «  qu’Alain Suied entend déchiffrer. « Pauvre abysse natal ! / Un reflet d’argent ? C’est le rivage… » Telle est « l’évidence mystérieuse de vivre ».

Il souffle sur la poésie d’Alain Suied un grand vent métaphysique et bleu, comme celui qui monte de la mer en plein été vers Tunis. A la fois appel à partir, à franchir les espaces illimités qui commencent là où s’arrêtent les terres, et recommencement permanent d’un inconnu attendu. La vie, la mort, la mort, la vie, le tragique vain des distances parcourues, des obstacles rituellement franchis, et l’inutilité soudain de la course, interrompue.

Il faut pour en admettre la leçon le sens religieux des peuples de la mer, et cette espérance, chevillée au corps, qui leur fait reprendre éternellement le même voyage, quitter de nouveau le port, toujours incertain d’y revenir, et confiants pourtant dans l’issue de l’aventure. « L’évidence mystérieuse de vivre ».

Alain Suied,  » Face au mur de la Loi « , éd. Arfuyen