Le nouveau Sénégal perdra-t-il son Soleil ?

Une interview d’Alioune Tall, directeur de la rédaction du Soleil. Le quotidien, qui a soutenu Abdou Diouf jusqu’au bout, est menacé de suspension.

Lancé en 1970 dans une lignée de titres remontant aux années 30, le Soleil va-t-il s’éteindre ? Le plus ancien et principal quotidien sénégalais, porte-drapeau pendant longtemps du Parti Socialiste de l’ancien président Abdou Diouf, pourrait bien voir sa parution prochainement suspendue. Mercredi 5 avril, le président de la République élu Abdoulaye Wade a évoqué cette éventualité avec son ministre de la Culture et de la Communication. Qu’en pense Alioune Tall, directeur de la rédaction du Soleil depuis 1998 ?

Pourquoi le président Wade veut-il interrompre la parution du Soleil ?

Le président a dit qu’une suspension était possible dans l’attente de réformes. C’est vrai qu’il n’a pas eu droit, pendant toute la période où il était dans l’opposition, à un traitement équitable de la part de notre journal. Nous parlions peu de lui, et pas en bien. Les ordres venaient directement de la présidence. Mais cela passait surtout par des contributions extérieures, des points de vue publiés qui n’engageaient pas la rédaction. C’est vrai aussi que ce traitement s’est poursuivi pendant la campagne présidentielle ; mais entre les deux tours, le syndicat des journalistes a protesté contre cet état de fait que nous n’acceptions plus.

Peut-on dire que Le Soleil était un journal gouvernemental ?

Non, certainement pas. Nous sommes un quotidien national, le grand journal des Sénégalais, et nous assurons en quelque sorte un service public d’information. Nos actionnaires sont des institutions : la présidence de la République, le ministère des Finances, la mairie de Dakar, la Société des Eaux, la Loterie nationale composent l’essentiel de notre conseil d’administration. C’est d’ailleurs à ce titre que notre suspension trouverait un cadre légal. Mais pour autant, notre société éditrice est de droit privé. Elle a réalisé des investissements importants qui doivent être rentabilisés, comme la toute nouvelle rotative qui permet d’imprimer Le Soleil en couleurs depuis une semaine.

Le Soleil doit-il rester proche des idées du Parti Socialiste, ou bien doit-il se rapprocher du nouveau pouvoir ?

Je crois que nous devrions, surtout, mettre à profit l’alternance pour introduire plus de diversité dans les informations et les points de vue exprimés. L’objectivité n’est pas de ce monde, mais l’équité est possible. C’est le rôle d’un grand média comme le nôtre.

Avez-vous tenté de défendre votre point de vue auprès de Me Wade ?

Nous ne souhaitons évidemment pas être suspendus. Nous avons pris contact avec les collaborateurs directs du président, pour défendre une autre option que la suspension, au travers de réorientations et de réaménagements. Nous pensons que Le Soleil a tout à fait sa place dans la concert d’une presse pluraliste et démocratique.

La réaction solidaire de vos concurrents a dû vous faire plaisir ?

Bien sûr. Nos concurrents sont d’abord des confrères, non ?