Le Morne, autrement dit

Matin, oppression, rêve… c’est avec ces mots que le poète mauricien Édouard J. Maunick commence à écrire Le Morne, un mot chargé d’émotion, une montagne lourde de mémoire, un lieu sacré de l’histoire des esclaves marrons de Maurice, désormais site du patrimoine mondial.

par Édouard J. Maunick, poète mauricien

Matin – si matin il y a – de menteuse lumière parce que matin défendu aux plus déchirés des êtres : promis à un mauvais sort selon la sainte volonté des nantis…

Oppression permanente d’une nette absence du bon et du bien vivre de celles et ceux frappés dont on ne sait de quelle inexpliquée autant qu’inexplicable malédiction…

Rêve jamais rêvé de liberté de dire de simples mots comme je suis comme vous, avec vous, je suis vous et d’accomplir des gestes qui ne sont pas toujours gestes d’agenouillement et de prosternation…

Ne jamais pleurer de joie, jamais ! Mais brûler sans cesse brûler du feu de larmes amères parce que rien – de jour et de nuit – ne chante ni n’enchante…

Et finalement, démissionner de la vie plutôt que subir : voilà ce que peut inspirer le mot Morne dans l’horrible vocabulaire des lieux interdits et voulus maudits…

Mais !
seule la lumière peut vaincre toute nuit du sort imposé aux déshérités. Ainsi, le Morne au lieu d’être source de solitude prend la forme d’une prolongation d’île, d’un avant-jardin au lieu d’une place de supplice d’où la victime ivre de désespoir se lance dans le vide pour périr quelque part sur la pente meurtrière. D’où également le faux plongeon dans l’océan (une fable) qui eut été un envol impossible au plus qualifié des athlètes encore moins propre à des demi-morts au trois quarts épuisés par la faim, la soif et la douleur… D’où surtout la lumière revenue dans le temps maintenant incarnée dans la maison du Morne.

Ordre en contrordre de l’isolement tragique du temps, la clarté prenant les aspects que connaît l’ordinaire du plateau du Morne revêtant valeur de patrimoine. L’Histoire s’en mêle et tant mieux : il n’est plus question d’une colline géographique mais d’un lieu qui se raconte dans sa vérité peu importe si tragique. La narration vaut qu’on s’y arrête. Le Morne n’est plus solitude mais symbole de libération…

Rêve touchant enfin la réalité, le Morne Brabant comme d’autres mornes dans d’autres îles rejoint le monde dans son entité. Ce n’est plus un coin d’île aussi pittoresque qu’il soit, mais une part de l’humanité que si elle n’était pas nommée serait une faute sinon un péché.

Nul ne peut contredire le tout-monde. Oblitérer le Morne Brabant de Maurice c’est comme oublier l’œuvre du Mahatma Ghandi, la lutte de Martin Luther King Junior, l’épopée de Nelson Mandela, pour ne citer que ces exemples. C’est que la mésaventure vécue par les deux mille esclaves du Morne est aussi présente dans la mémoire que toute autre plus proche de nous.

Enfin, l’inclusion du Morne Brabant dans la liste du Patrimoine Mondial, c’est comme l’image du trochetia, fleur endémique de Maurice, qui ennoblit toute l’île.

 Source : Le Courrier de l’Unesco, n° 2008 – 6.