Le métier d’aimer : « Ce n’est pas une transcription de ma vie, mais un roman »

Interview d’Eric Essono Tsimi, auteur du livre « Le métier d’aimer ».

Afrik.com : Le personnage central dans « Le métier d’aimer » s’appelle Eric. Une double question : n’est-ce pas narcissique ? Doit-on parler d’autobiographie ou de témoignage ?

ESSONO TSIMI :
Le texte est publié sans précision de genre, mais je crois qu’il n’y a pas de confusion possible : l’autobiographie ou le témoignage ne sont pas des œuvres de fiction, ce qu’est totalement Le Métier d’aimer, qui n’est pas une transcription de ma vie. C’est un roman. Le choix de mon prénom, lui, ne relève pas du hasard ; il contribue à entretenir une mythologie propre, sous le couvert d’une veine réaliste. Cette ambigüité est donc voulue. J’ai glané les matériaux de mon roman dans mon vécu, mais le narcissisme n’est pas mon aiguillon, au contraire je me déteste passablement.

Afrik.com : Eric, le narrateur de Le métier d’aimer, court après une femme que le lecteur ne rencontre jamais directement. J’ai l’impression que tu te places en porte-à-faux par rapport aux visions fantasmées de l’amour et du voyage ?

ESSONO TSIMI :
En porte-à-faux, peut-être. En contradiction non. Il s’agit surtout, comme tu le dis, d’une impression. Les rêves d’ailleurs et la croyance au prince charmant doivent être réhabilités comme des droits absolus. L’amour et les voyages forment la jeunesse. Je raconte, je ne démontre rien, je n’essaie pas d’influencer les perceptions des uns et des autres. Le vrai enjeu est dans les émotions que j’ai réussi ou non à transmettre.

Afrik.com : En faisant paraître deux livres coup sur coup, ton idée est-elle de te distinguer comme un grand écrivain camerounais ?

ESSONO TSIMI :
Je n’ai aucune obsession de grandeur. Et puis, c’est forcément par autodérision que je me présente comme un écrivain. Il ne s’agit pas d’une appellation d’origine contrôlée, chacun est libre de mettre dans ce statut le contenu qui lui convient. En ce qui me concerne, c’est de ma plume que je vis et c’est mon art qui me révèle au public, je suis donc un « écriveron », un « écrivaillant », un « écrivant », ou pour parler plus simplement un écrivain. En réalité, aucun Camerounais vivant ne peut s’estimer un écrivain, au sens idéal du terme.

Afrik.com : C’est un jugement sévère. Que fais-tu de Calixthe Beyala, Gaston-Paul Effa, Léonora Miano, etc. ?

ESSONO TSIMI :
Ce sont des écrivains, de bons écrivains. Mais je ne suis pas encore convaincu de ce qu’il s’agit de Camerounais ni que leurs œuvres fassent partie de la littérature camerounaise davantage que de la littérature française. Ce ne sont pas les thématiques ou les territoires d’écriture qui sont en cause, mais les contextes de production de leurs ouvrages et dans une moindre mesure leur nationalité.

Afrik.com : Tu sembles obsédé par la question de la nationalité, c’est justement le sujet de ton essai…

ESSONO TSIMI :
Ce n’est pas moi qui fais les règles. Je les commente. Ma seule obsession par ailleurs, ce sont les mots, aucun en particulier. J’ai la crainte de mon propre silence. Et je ne comprends vraiment bien que les sujets dont je parle… Du coup, j’aborde les questions nationalitaires pour y voir plus clair.

Afrik.com : L’ivoirité en Côte d’Ivoire, pour ne citer que ce cas-là, ça n’a pas été très glorieux… Est-ce une vraie urgence d’engager un tel chantier intellectuel, qui peut être une boite de pandore ?

ESSONO TSIMI :
Je ne suis pas partisan d’une littérature où seuls les chefs d’œuvres auraient droit de cité. Je ne crois pas en une production intellectuelle qui s’arc-bouterait uniquement sur ce que tu nommes « urgence », ce n’est pas le rôle de l’écrivain d’aller au plus pressé. Il y a de la place pour toutes les sensibilités. Et on n’a jamais réglé un problème en l’éludant. J’essaie de poser des réflexions élégantes sur les sujets qui m’interpellent, la double nationalité en l’occurrence à laquelle je ne suis pas définitivement opposé. Simplement, il y a de vraies questions qui n’ont jamais été posées. Il serait dommage que dans la phase d’incertitude qui est la nôtre, on continue de fabriquer des lois sans en débattre préalablement. Je ne m’affirme pas le dépositaire d’une révélation sur le sujet de la double nationalité ; une posture messianique ou dogmatique faciliterait les dérives nationalistes et les traitements haineux. Je développe une opinion que je crois avoir éclairée au mieux.

Afrik.com : A quoi, selon toi, tient le succès d’un livre ?
Je ne suis pas un auteur à succès, je ne saurai le dire avec exactitude. Mais je pressens qu’il s’agit de chance, de chance, et de beaucoup de chance. Mais une chance qu’on a su mériter en travaillant.
Dans l’idéal, quel destin souhaites-tu à ton premier roman (dans quelles mains rêverais-tu qu’il tombe, quelles âmes tu aimerais qu’il touche, quels sont tes rêves secrets à son sujet, etc.) ? Et surtout, quel message devrait-on en retenir ?

ESSONO TSIMI :
Je lui souhaite d’être lu, par tous. Et à vrai dire, depuis sa publication, je suis passé à autre chose. Je viens de finir l’écriture de mon second roman. Et je ne caresse plus que l’ambition d’écrire un troisième roman qui serait publié dans un contexte plus compétitif. Quant au message, que chacun en tire la morale qu’il lui plaira, ce roman doit pouvoir être traversé dans tous les sens. Le lecteur est libre de se l’approprier à sa guise. J’estime, moi, n’être pas suffisamment important pour délivrer des messages. J’écris parce que c’est la seule chose que j’assume totalement.

Afrik.com : En parlant de contexte compétitif, tu penses à être édité par un géant de l’édition française ? Tu ne serais donc plus un écrivain camerounais suivant ta propre logique.

ESSONO TSIMI :
Je ne tiens pas à tout prix à mon épithète camerounaise. Dire que telle littérature est française, c’est un jugement de fait, pas de valeur. Et je suis conscient que c’est à « l’universel » que j’aspire et c’est vers cela que je vais évoluer. Quels que soient les efforts que cela exigera.