Le Maroc à l’heure de la révolution arabe

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Au Maghreb, la contestation passe par la toile. En Egypte et en Tunisie, les réseaux sociaux comme Facebook, Twitter sont devenus les fers de lance d’une jeunesse en colère. A l’instar de ces pays, le Maroc lance sur internet un appel à manifester le 20 février contre le régime. Une initiative qui est loin de faire l’unanimité dans le royaume chérifien. Pour Afrik.com, trois jeunes Marocains s’interrogent sur le bien-fondé de ce soulèvement.

Après la Tunisie et l’Egypte, c’est au tour du Maroc de manifester son mécontentement vis à vis du régime en place. Un groupe de Marocains a appelé sur Facebook à se rassembler le 20 février pour une large réforme politique dans le pays. Dans son sillon, une vidéo postée lundi sur Youtube et Facebook, mettant en scène quatorze Marocains mécontents de la monarchie, a déjà recueilli plusieurs milliers de signatures pour appeler à manifester dimanche à travers le royaume. Au Maroc, les jeunes semblent vouloir en découdre avec les autorités et rêvent d’une révolution comme en Tunisie, et en Egypte. Si certains souhaitent le départ de Mohammed VI, d’autres ont des aspirations plus modérées telles que la mise en place d’une monarchie parlementaire. Mais un tel scénario est-il possible ? Quoi qu’il en soit, les Marocains ne veulent pas être « les laissés-pour-compte de la révolution arabe ». Regards croisés de trois Marocains sur cette manifestation du 20 février.

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Oussama El Khlifi, 23 ans, à l’initiative de l’appel à la manifestation du 20 février sur Facebook

Pourquoi avez-vous décidé de lancer ce mouvement de contestation ?

Le Maroc comme les autres pays doit accéder à la démocratie. Il fait partie intégrante de l’Afrique du Nord et doit lui aussi lutter. Le régime refuse d’écouter les revendications du peuple. Pourtant, des mesures doivent être prises. Notre message est clair, l’appel du 20 février est un mouvement de jeunes marocains qui souhaitent accéder à la démocratie. Il appelle à la poursuite des fonctionnaires corrompus. Il est indépendant et ouvert. Toutes les personnes qui le souhaitent, islamistes, de gauche ou libéraux peuvent y participer.

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Ibtissame Betty Lachgar, co-fondatrice du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (Mali).[[Elle s’était fait connaître en 2009, lors de sa prise de position contre l’obligation de jeûner pendant le ramadan.]]

Une révolution est-elle possible au Maroc ?

La jeunesse marocaine et beaucoup d’autres mouvements et associations ont témoigné leur soutien aux manifestants tunisiens (et égyptiens). Les revendications sociales et/ou politiques commencent à émerger. La « bénalisation » du Maroc est une expression courante ces dernières années. La comparaison se situe au niveau du pouvoir économique, politique, de la corruption, du rôle de la police, de l’espace de liberté de plus en plus réduit, des diplômés chômeurs, de la domination du pouvoir sur l’économie, et enfin d’une réelle demande de démocratisation. Toutefois, au Maroc, il ne s’agit pas de renverser un chef d’Etat, c’est une revendication en faveur d’un changement de Constitution limitant les pouvoirs du roi et la mise en place d’une monarchie parlementaire.

Sans Internet, l’apparition de réseaux sociaux, ce genre d’actions auraient-elles eu lieu ?

Il ne faut pas oublier que ce ne sont pas les médias officiels qui informent le « sujet » marocain. Ceux-ci se focalisent sur les déplacements du roi et des inaugurations qu’il effectue. Les Marocains se nourrissent d’informations sur les chaînes étrangères mais surtout sur le Web et les réseaux sociaux (FB et Twitter notamment). Internet est une réelle alternative de communication dans un pays où la liberté d’expression est muselée. Nous avons de la chance de ne pas voir celui-ci censuré, ce qui permet des échanges et la « fièvre » qui saisit des individus (ou groupes) partageant les mêmes idées, les mêmes combats. De plus, les réseaux sociaux permettent facilement et rapidement la mobilisation d’individus autour d’un « thème » ou d’une cause donnée.

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Anas El Filali, fondateur de Big Brother Maroc, élu meilleur blog 2010.

Que pensez-vous de ce mouvement ?

Une majorité de Marocains, et surtout les plus jeunes qui n’ont pas connu l’époque de Hassan II ou les libertés étaient quasi inexistantes, sont en colère contre l’injustice sociale, les partis politiques, qui n’offrent aucune voix à la jeunesse, et le clanisme qui règne au sein de notre gouvernement. C’est une colère que je partage. J’ai moi aussi envie d’apporter le changement nécessaire pour que cela n’arrive plus. Sauf que pour résoudre ces problèmes, il faut bien plus qu’une manifestation : un travail quotidien sur tous les plans. D’autant plus qu’une manifestation dans le contexte actuel de soulèvement populaire en Egypte ou en Tunisie risque de prendre une tournure assez négative qui ne sert pas le but noble du changement.

On sent dans vos propos une certaine appréhension face à ce genre d’actions…

Non, je ne suis pas contre la manifestation, mais je suis pour une manifestation qui soit utilisée en dernier lieu après avoir essayé toutes les autres méthodes démocratiques. Sauf que dans ce cas, les jeunes Marocains ne se sont jamais mobilisés de façon démocratique pour faire valoir leurs droits. Le Maroc compte de nombreux groupes radicaux d’anarchistes, d’extrême gauche… qui ont et continuent à utiliser la violence pour faire passer leurs messages : chaque semaine connait son lot d’affrontements violents entre les radicaux Anars et de gauche avec les islamistes et les libéraux dans les universités marocaines. Certains des organisateurs font partie de ces groupements, ce qui constitue un risque de passage à la violence qui corrompra tout acte de changement dans le futur. En plus, ce que ce groupe réclame, c’est notamment la dissolution des partis. On va faire un grand bond en arrière si cela est appliqué : plus de pluralité… Retour au parti unique ? Pas possible. Même si les partis sont incompétents, on n’a nullement le droit de les dissoudre. Je me battrai jusqu’au dernier souffle contre un mouvement aussi totalitaire.

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