Le manifeste des affamés

L’inaptitude collective des faiseurs de politique, la folie furieuse des illuminés qui promettent l’âge d’or pour tout de suite après Biya, l’endormissement d’une élite intellectuelle souvent à côté de la plaque, ont ceci de positif qu’ils nous apprennent que l’action de la jeunesse combinée au simple bon sens sont les plus sûrs aiguillons de notre émancipation. La volonté politique est une belle fiction populaire : la volonté en effet, sécrétion de la réalité, n’est jamais que du côté du peuple, les gouvernants savent fort bien se contenter des promesses.

Du fait de la fragilisation naturelle que son âge lui fait subir, le président Biya a davantage que ses concurrents politiques besoin de la jeunesse. Les moins de 15 ans représentent plus de 40% de la population ; les moins de 35 ans, ceux qui précisément ne peuvent se porter candidats à la fonction présidentielle, passent les 75% de notre population totale… Mais curieusement il n’y a à la direction générale des entreprises et autres établissements publics ou parapublics, à la tête des départements ministériels ou des secrétariats d’État camerounais, aucun trentenaire ni quadragénaire d’aucune sorte. Existe-t-il un plan anti-jeune au Cameroun ?

Après un demi-siècle aux plus hautes fonctions de l’appareil d’État, monsieur Biya est un animal politique à part. De sa bienveillance, de son sens de l’État dépendront en partie sa succession et la réussite de celle-ci. On ne peut pas logiquement lui imputer à lui seul ou à l’un quelconque de ses gouvernements successifs tous les maux d’une nation deux fois plus vieille que lui, si diversement constituée, ballottée entre les intérêts étrangers, la toute-puissance des multinationales, des OINGs, l’ingérence des ONGs et nos propres mentalités. Nous avons tous une part de responsabilité certaine. Les solutions à nombre de problèmes de la jeunesse ne nécessitent pas de passer par les canaux d’Etoudi, les éléments les plus éduqués de la jeunesse vont tenir lieu de locomotive.

Les leaders politiques ne détiennent pas des bâtons magiques. Négliger l’implication citoyenne, minimiser le sentiment d’appartenance, oublier l’énergie positive et créatrice des jeunes est une erreur qui serait fatale au prochain gouvernement de monsieur Biya. C’est une leçon de bon sens qui nous apprend qu’il n’y a pas lieu d’enfoncer les portes ouvertes. Manifester par la voix des idées c’est comme vérifier le fonctionnement de la serrure, pour ne pas imiter les tentatives désespérées de ce personnage de roman, qui toute une nuit, les veines gonflées, les muscles tendus, furieux et congestionné, cogne dans le battant, secoue le châssis, bref s’évertue à ouvrir en dehors une porte qui ne demandait qu’à céder à la première, à la plus douce pression, mais en dedans… La vraie question de la succession de monsieur Biya, comme celle du changement dans les mentalités, est une question de méthode.

La jeunesse n’est pas partisane des démonstrations inutiles. Elle veut réhabiliter la valeur de l’exemple ; elle veut des leaders politiques responsables et compétents, qui parlent le langage de la science et de la raison, n’affirment que ce qu’ils savent et ne promettent que ce qu’ils espèrent. L’équipement fondamental dans l’édification du Cameroun nouveau est l’action, sous-tendue par des valeurs.

20 Thèse d’une jeunesse qui s’éveille

1. Quand on est jeune, toutes les espérances sont des réalités. La jeunesse doit occuper dans notre société toute la place qu’on lui promet depuis toujours et dont on l’éloigne systématiquement. Beaucoup de mesures cosmétiques à l’intérieur des partis, un ministère, un Conseil National de la Jeunesse, un parlement, toutes des initiatives en faveur de la jeunesse restées inabouties. Ces jeunes-là ont précocement blanchi sous le harnais de la zone de confort dans laquelle ils ont été promus. Ces représentants officiels de la jeunesse parlent davantage aux noms de ceux qui les élèvent qu’en ceux de la jeunesse qu’ils sont supposés défendre.

2. Nous ne voulons plus rentrer dans des cases, représenter des points d’un programme, être une organisation spécialisée, la cinquième roue du carrosse ; la jeunesse se dresse et choisit d’être en première ligne. La conquête du pouvoir est le propre des partis politiques, l’exercice de ce pouvoir en revanche est un droit partagé, voire un devoir au moins équivalent à celui de voter. Nous avons lutté à travers l’enfance, l’adolescence, ces étapes ont été consacrées à l’acquisition des connaissances, nous avons aimé, nous avons rêvé, tout cela pour aboutir à cette impasse, à cette fosse, ce charnier où bons et mauvais, justes et injustes, travailleurs et paresseux, lettrés et illettrés, redeviennent égaux dans le chômage et la précarité.

3. Notre jeunesse volée, manquée, torturée, est une préface à une vie plus haute, consacrée à la solution des problèmes posés par les générations qui nous ont précédés. Nous sommes une génération sacrifiée à l’autel des mentalités contre-productives de ceux qui aujourd’hui encore rechignent à nous associer à la gestion de notre pays. Nous sommes cette jeunesse qui avait faim en 2008, qui n’a pas renoncé à marcher derechef mais privilégie provisoirement la voie des idées, boulevard sur lequel elle ne manquera pas de s’appuyer pour manifester physiquement. Cette jeunesse piétinée, oubliée, insultée, réprimée, est une larve, une chenille, qui, après s’être ensevelie dans la tombe de sa chrysalide, quitte cette défroque qu’elle laisse à la terre. Elle secoue ici la poudre de ses ailes et, brillant papillon, s’élance comme un aigle dans l’azur, ivre de lumières et de libertés. Cet exemple peut être retenu comme l’image à peine poétisée de la métamorphose qui nous attend.

4. Nous sommes affamés de justice et de liberté. Tenaillés par une pensée d’inutilité, nous avons entrepris dans les champs, dans la rue, au village comme en ville, dans les campus et en dehors. Désormais nous sommes fondamentalement des entrepreneurs moraux et politiques. Nous ne sommes riches que de nos idées et c’est notre indigence qui nous rend volontaires et décidés. Les vieux sont partout et partout trop puissants, il est inutile de réunir en des mains si tremblantes des pouvoirs aussi étendus. Place au renouvellement, voire à l’épuration des personnels administratif et politique.

5. Mieux que ceux qui nous ont précédés, nous avons l’instruction qui nous permettra de mettre en formule nos réflexions et de mettre en langage clair nos aspirations et nos intérêts les plus populaires : formation, études, culture, travail. La maturation de nos esprits tourmentés a atteint une sorte de majorité politique et nous avons, par surcroît, le sentiment de la force que nous représentons.

6. Il importe, pour maintenir la cohésion sociale, fissurée par la perte des valeurs, il importe de réhabiliter la morale publique et en finir avec la République des camarades (anciens de l’ENAM, du RDPC, etc.), des professeurs et des députés (commerçants privilégiés). La seule domination que nous acceptons est l’aristocratie du talent et du mérite.

7. Nous sommes cette jeunesse offensive, décidée, qui place la transcendance et les valeurs au-dessus des biens matériels. Cette jeunesse qui considère l’engagement politique comme un don de soi au-dessus de la réussite personnelle, non comme une prévarication d’autrui, cette jeunesse qui préfère la dimension héroïque de sa vie, ne se suicide pas, ne se drogue pas, ne s’expatrie pas par désespoir, mais regarde l’horizon menaçant de sa destinée qu’elle tutoie pour mieux apprivoiser. Nous sommes cette jeunesse qui entend redonner ses lettres de noblesses au politique et investir tous les champs de décision et d’action avec dans l’idée que non seulement l’avenir ne se fera pas sans nous, mais encore il se fera positivement par nous.

8. Nous voulons des leaders qui tiennent leur autorité du mérite et de la valeur professionnelle plutôt que de l’hérédité, d’un talent d’harangueur ou d’une fortune réputée sans cause.

9. L’éducation de la jeunesse doit se poursuivre et s’amplifier. La question ici n’est pas de savoir si la formation de l’esprit est une fin en soi ou un moyen pour exercer une activité industrielle ou commerciale, la fin de l’éducation c’est la vie de l’esprit. Pour autant l’emploi n’est pas une préoccupation grossière, elle est le nécessaire aboutissement que les penseurs de notre pédagogie doivent prévoir et préparer au mieux.

10. Une proposition originale : la réduction de la durée légale du travail, plus précisément le rabaissement de l’âge du départ à la retraite. Dans un pays où l’espérance de vie est de 52 ans, il convient de ramener l’âge de départ à la retraite de 60 à 55 ans. Cela libèrera des milliers de places occupées par des grabataires, des morts, bref des salariés que l’État sous-paie par rapport à leur expérience, mais surpaie par rapport à leur productivité. Les modalités d’application d’une telle loi sur la solidarité des générations, dans le contexte particulier de crises générales du Cameroun, seront précisées dans le pacte social des générations que nous proposerons à tous les leaders des partis politiques. L’indemnisation des retraités anticipés se fera essentiellement sur la base des fonds recouvrés par l’opération de salubrité publique dite opération Épervier.

11. Assez symbolique pour le coup, cette proposition, dont on sentira d’autant mieux l’urgence qu’on l’aura étudié plus avant, et qu’on la comprendra mieux, suffira, ce nous semble, pour inspirer à tous les Camerounais cet esprit de solidarité, de bienveillance et de paix qui peut seul tarir la source de nos maux. Il y a autant voire plus d’injustice à n’avoir jamais travaillé qu’à se faire signifier une retraite anticipée pour endiguer la paupérisation de la jeunesse, trop brutalement accueillie dans l’âge adulte. Alors nous conjurons aujourd’hui nos aînés qui, moins par goût et par un choix réfléchi, que par l’effet du pouvoir de l’habitude et de la force des opinions préconçues, songent au fond de leur cœur à faire œuvre utile pour les générations suivantes. Puissent-ils examiner dans le silence de leurs passions et de leurs préjugés cette grande question de la distribution des richesses et du temps de travail. Il serait impossible aujourd’hui de garder tous les jeunes sous le joug de la rancœur, sans baigner, à terme, le Cameroun dans des flots de sang, et sans imprimer à notre peuple des nouvelles secousses qui en hypothéqueraient les chances de solution du problème fondamental des jeunes.

12. Nous sommes cette jeunesse qui, armée d’une force morale irrésistible, ose avoir des idées neuves, refuse de laisser éclater violemment sa colère et souvent son désespoir. Lorsque le sang a coulé, la plupart des réconciliations sont fausses, il n’y a aucun problème de fond que règlera une révolution sanglante, puisque sur le plan des idées, rien jusqu’ici n’a été proposé par la jeunesse non-institutionnelle, la jeunesse libre, la jeunesse des marges de notre société, cette jeunesse qui n’est pas aigrie par le malheur, veut abjurer ses haines, oublier les crimes économiques et les décadences de toutes sortes commises par ses pères. Parce que, tout bien considéré, nous n’avons mieux à faire pour notre propre bonheur et celui de nos aînés auxquels, au plaisir d’un repos héroïque, s’ajouteront désormais la gloire, la reconnaissance et la prospérité attachées à cette révolution tranquille que nous appelons de nos vœux. Nous n’avons donc mieux à faire que de préconiser l’institution d’un « grand pardon camerounais » pour que tous ceux qui ont attenté à la fortune publique puissent restituer dans un fonds destiné à la jeunesse les milliards confisqués.

13. Les politiques rivalisent de serments dans l’optique de la conquête du pouvoir. La construction des routes, le développement d’une politique agricole ambitieuse, la revalorisation des bourses d’études, l’adoption d’une sécurité sociale qui, au-delà des retraités, s’occupe également de la santé des Camerounais, etc. Il n’y a là rien de proprement ambitieux. Au pire ces promesses ne tiennent pas toujours debout, les invraisemblances et les impossibilités croulent les unes sur les autres. On déroule une kyrielle de projets retentissants et rarement chiffrés à seule fin de flatter les instincts de bonheur et de matérialité de la jeunesse. La forme change, mais d’un candidat à l’autre, le fond apparaît identique. Nous sommes cette jeunesse en quête d’idéal, de valeurs et d’une approche collective de son avenir. Les programmes et les réalisations ne valent rien si elles ne sont pas sous-tendues par des valeurs et des principes, tout est là, et c’est en cela que doivent surtout consister les projets échafaudés par-ci par-là pour réhabiliter la conscience publique obscurcie de notre jeune nation, la masse des petits et des humbles en appelle à un Cameroun nouveau.

14. Nous affirmons qu’il est essentiel de promouvoir la formidable et inexplorée ressource que constitue la jeunesse, en lui donnant les moyens de vivre sur place au Cameroun, de s’y épanouir tout au long de son parcours académique dans les meilleures conditions possibles. Par exemple, cela implique la poursuite et l’accentuation de l’effort de modernité et d’innovation que nous engageons ici, la création de centres culturels camerounais qui n’aient rien à envier aux centres culturels étrangers, l’ouverture de grandes écoles de référence et de bibliothèques nationales dans toutes les capitales régionales. La décentralisation est une chance pour la jeunesse, elle doit s’accompagner notamment d’une fourniture de matériel, de moyens financiers et de locaux aux collectivités, en vue d’encourager les activités culturelles, artistiques et sportives.

15. Nous pensons que la jeunesse paie un lourd tribut à notre passif historique (esclavage, colonisation, pillage de nos ressources naturelles, etc.), la nocivité de ces facteurs exogènes se perpétue à travers des institutions aussi pernicieuses que notre monnaie, la détérioration des termes de l’échanges, la fuite de nos cerveaux et celle de nos capitaux, le bradage de nos ressources naturelles, etc.

16. Nous pensons aussi que des éléments endogènes ont été des facteurs d’aggravation de l’avachissement de nos États, qui sont à genoux et vivent à coup de perfusions étrangères ou emprunts divers. Ces éléments endogènes ont pour noms la corruption, le détournement des fonds publics, l’incompétence, la gabegie, l’exploitation éhontée des réalités ethniques à des fins politiciennes, la paresse, la sorcellerie, le culte de l’apparence et les dépenses somptuaires pour l’organisation d’obsèques (mentalités par trop festives), etc.

17. Mais nous estimons que la jeunesse est surtout freinée dans son élan par des pesanteurs sociologiques pompeusement appelées traditions, mais qui ne sont guère que la perpétuation de mentalités déplorables. Au nom de traditions d’obéissance et de vénération dues au chef, des libertés fondamentales sont bridées. Nos particularismes traditionnels que nous avons trop tendance à revendiquer sont souvent responsables de notre arriération économique et technologique.

18. Nous estimons aussi que l’allègement de la dette dans le cadre de l’initiative PPTE aide trop imperceptiblement la jeunesse, pour que même dans l’hypothèse d’une suppression totale de notre dette nous n’en profitions jamais. Il devient impératif de prendre des risques économiques (avoir notre propre monnaie) pour résorber la précarité de la jeunesse.

19. Nous demandons une définition consensuelle du mérite que nous voulons adosser sur des valeurs comme l’intégrité, l’excellence, la connaissance et la reconnaissance. Nous exigeons que les modalités d’accès aux fonctions publiques soient en conséquence remises à plat, que le mécanisme de la préparation ne joue plus seul à la réussite aux concours, que les oraux des concours soient remplacés par des tests psychotechniques, que ces concours eux-mêmes rendus certes incontestables et transparents dans leurs résultats, ne soient plus la seule voie d’accès à la haute administration publique.

20. Les concours étant l’expression la plus haute du mérite ne doivent plus être modulés dans leurs résultats par des considérations d’équilibre régional. Nous croyons en l’existence d’une main invisible qui y participe naturellement et aux vertus de l’émulation entre les communautés nationales. En revanche les nominations discrétionnaires aux hauts postes de responsabilités doivent obéir à un minimum d’équité entre les peuples du Cameroun.