Le lobbying des paysans ouest-africains

Les organisations locales paysannes d’Afrique de l’Ouest se sont organisées depuis cinq ans en un vaste réseau pour faire connaître leur volonté aux organismes de décision sous-régionaux. Djibo Bagna, secrétaire général de la Plate-Forme paysanne du Niger, explique à Afrik la démarche du Réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles d’Afrique de l’Ouest.

Exaspérés d’appliquer les directives sorties des cerveaux de « spécialistes » sans être jamais consultés, les paysans ouest-africains ont décidé de se prendre en main, voilà cinq ans, pour faire entendre leur voix. Et ça marche. Né en juillet 2000, le Réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles d’Afrique de l’Ouest (Roppa) regroupe aujourd’hui dix pays – Mali, Niger, Burkina-Faso, Bénin, Togo, Côte d’Ivoire, Gambie, Sénégal, Guinée et Guinée Bissau – et use de tout l’arsenal de communication existant pour faire pression sur les décideurs de l’Uemoa (Union économique et monétaire ouest africaine) et de la Cedeao (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest). Son but : « Devenir le lieu où les organisations se retrouvent, échangent et développent leurs stratégies pour défendre leurs intérêts », explique Djibo Bagna. Le secrétaire-général de la Plate-Forme paysanne du Niger, qui regroupe elle-même 25 organisations nationales, a retrouvé à Cotonou, où le Roppa participait du 28 juin au 1er juillet au « Forum des partis politiques, des médias et de la société civile », nombre de ses collègues délégués nationaux. Il raconte à Afrik le long chemin parcouru par l’organisme sous-régional depuis sa création.

Afrik : Pourquoi avoir créé le Roppa ?

Djibo Bagna :
Parce que nous nous sommes aperçus ces dernières années que les politiques se décident à un niveau sous-régional ou international. Et que les organisations de la société civile n’y sont pas invitées. Il s’agit d’experts qui adoptent des décisions et les appliquent immédiatement. Alors que le bon sens voudrait qu’elles soient d’abord expliquées aux organisations paysannes. Ce sont des fonctionnaires qui ont vécu à l’extérieur, ont été formés par d’autres écoles et mettent en place des politiques copiées de l’Occident. Il n’y a qu’à voir de quelle manière nos experts s’acharnent à appliquer le TEC (Tarif extérieur commun), une taxe de seulement 5% sur les produits importés comme le riz ou le lait et qui fait que nous sommes inondés de ces biens, de surcroît subventionnés.

Afrik : Se sont en général de bonnes ou de mauvaises décisions qui sont prises ?

Djibo Bagna :
Quelles qu’elles soient, il faut que nous y soyons impliqués, sinon, leur application posera des problèmes. Prenez par exemple les accords signés entre les espaces Cedeao et Uemoa. C’est un discours. Concrètement, les voyages de Niamey à la Côte d’Ivoire, ou du Bénin au Niger, donnent lieu à une dépense d’énergie et d’argent incroyable, à des tracasseries inexplicables. La liberté de déplacement invoquée par ces organisations est virtuelle, notamment aux points de contrôle des douanes, de la police ou de la gendarmerie. Tous ces problèmes, nous y réfléchissons au sein du Roppa et de nos structures nationales.

Afrik : Avec quels résultats ?

Djibo Bagna :
Les échanges entre organisations se sont accentués entre les dix pays membres. Mais notre plus grande victoire est d’être invités à prendre part aux discussions sur les plans nationaux et internationaux. Pas au niveau que nous souhaiterions, mais au moins nous sommes là. Nous sommes ainsi parvenus à influencer l’Uemoa dans sa politique agricole commune. Elle devrait normalement consacrer un fond de développement pour l’agriculture, une chose que nous avons imposé en 2001, à Dakar, lors d’une réunion des chefs d’Etat de l’Uemoa sur la politique agricole de l’Union (PAU).

Afrik : Avez-vous eu du mal à vous faire écouter ?

Djibo Bagna :
C’était la première fois que des agriculteurs se sont ainsi adressés à des chefs d’Etat. Quand nous avons créé le Roppa, en 2000, l’Uemoa discutait de la future PAU aux niveaux nationaux avec des spécialistes. Nous lui avons adressée une lettre pour dire que l’agriculture n’est pas qu’une question d’experts et qu’elle touche 65% des habitants de la zone Uemoa et 80% des Nigériens. Ils ont répondu qu’ils acceptaient que l’on envoie deux délégués à l’atelier sous-régional, mais nous leur avons répondu que notre problème concernait d’abord les débats nationaux. Ils nous ont fait savoir qu’ils n’avaient pas assez d’argent pour cela. Nous sommes alors passés à un niveau supérieur en écrivant aux bailleurs de fonds, pour signaler que les concertations ne concernaient pas les producteurs. De leur côté, des associations amies européennes ont fait pression sur ces bailleurs. Ces derniers ont dit à l’Uemoa qu’ils bloqueraient leurs financements si cela se poursuivait ainsi. L’organisation ouest-africaine a dû revenir sur sa décision, non sans que nous l’ayons menacée d’une grande marche pacifique. Cinquante millions de FCFA ont été débloqués pour l’organisation de débats nationaux, et la tenue de l’atelier sous-régional a été repoussée pour que nous puissions y exposer nos résultats. Nous nous sommes enfin retrouvés à Ouagadougou, au Burkina Faso, pour la synthèse et la validation de certains points, dont le fonds pour l’agriculture, qui n’a toujours pas été instauré à ce jour.

Afrik : En quoi consiste-t-il ?

Djibo Bagna :
Les pays et les partenaires au sein de l’Uemoa doivent mobiliser 10% de leur budget pour l’agriculture. Nous préparons une nouvelle réunion en septembre, à Niamey, pour rappeler leurs engagements aux Etats de la Cedeao, qui y tiendront un sommet.

Afrik : Quelle a été l’action du Roppa contre la famine qui menace le Niger ?

Djibo Bagna :
Le Roppa essaie de sensibiliser ses partenaires à chacune des réunions auxquelles il prend part. Au niveau local, nous avons demandé une aide des agriculteurs du Sud à ceux du Nord, notamment parce que nous craignons un vaste déplacement de population, qui a déjà commencé à un faible degré. Le gouvernement vend des sacs de nourriture à prix modérés mais il y a toujours des régions où les marchés sont vides.

Afrik : Quel a été votre message, au forum de Cotonou ?

Djibo Bagna :
On parle de la démocratie, de la paix, de la bonne gouvernance et les victimes de cet état de fait, ce sont les populations. Quand la parole nous a été donnée, chacun a vomi ce qu’il avait sur le cœur. Après le diagnostic, nous sommes venus à la question de la paix, que nous ne pourrons obtenir avec la poursuite de ces pratiques politiques que sont la non-tolérance, les révisions de Constitutions, la mal-gouvernance, le manque de circulation des informations…

Afrik : Pour quelles solutions ?

Djibo Bagna :
Nous en sommes revenus au théorique. Ce genre de forum où l’on palabre, lorsque l’on arrive aux résultats… Je crois que ça ne sera pas suivi d’effets. Pratiquement, il n’y aura pas de suivi. Les deux organisations qui ont mis en place le forum vont le faire, mais un vrai suivi aurait dû être élaboré avec des délégués des partis, de la société civile et des médias. Des groupes de jeunes se sont d’ailleurs proposés… mais on ne leur a pas répondu.

Afrik : Retenez-vous tout de même des points positifs ?

Djibo Bagna :
J’ai trouvé positif le fait d’impliquer plusieurs acteurs différents sur ces thématiques. Le fait d’accéder à des informations que nous n’avions pas, notamment sur le Togo, à des analyses pertinentes, sur les menaces que constituent les armées africaines, sur les pays sous tension, calmes en apparence… Ce genre de rencontres permet également de dissuader les acteurs d’un certain nombre de comportements, comme lorsque le membre d’un parti mauritanien au pouvoir a été sifflé sur la tribune. Peut-être comprend-t-il alors qu’il est dans le faux ?