Le glas a-t-il sonné pour les islamistes modérés au Maroc?

Jusque-là tolérée au sens juridique et légal du terme, une partie des courants islamistes modérés sur l’échiquier politique au Maroc vient de subir un revers qui a suscité stupeur et étonnement dans l’opinion publique, après l’arrestation récente de certains de ses responsables, dans la foulée du démantèlement d’un réseau présumé terroriste.

Par Khalid Barka, correspondant de la PANA à Rabat, Maroc

Certes, le coup de filet des services de sécurité, qui s’est soldé par l’interpellation de 35 personnes, ne cesse de compartimenter les opinions et les appréhensions des Marocains sur le dessein, voire les prétentions de certains leaders de formations islamistes et leur éventuel « embrigadement » dans une entreprise, eux qui sont connus depuis belle lurette pour leur position antiterroriste, du moins officiellement, ainsi que pour leur ouverture à gauche et leur sens du dialogue.

Six cadres islamistes réputés modérés, dont le chef et le porte- parole du parti Al-Badil Al-Hadari (Alternative civilisationnelle), légalisé en 2005 et dissout il y a une semaine par le Premier ministre marocain, comptent parmi les 35 détenus.

Certains analystes, contactés par la PANA, ne cessent de se poser des questions récurrentes sur les résultats peu concluants de l’ouverture initiée en 2003 par le pouvoir et ses moult tentatives de tenir en lisière ces courants, surtout après les attentats terroristes de Casablanca, où les islamistes intégristes avaient été « pointés du doigt » alors que le climat de suspicion à leur encontre battait son comble.

« L’on peut parler d’un important virage dans la politique d’ouverture en direction des formations islamistes modérées. Il est clair qu’il y a de moins en moins de confiance envers ces courants et il est possible que cette méfiance s’étende au Parti islamiste de la justice et de développement (PJD, première force d’opposition parlementaire) », selon un politologue, professeur universitaire marocain.

D’autres observateurs, plus dubitatifs sur le rôle réel des personnes arrêtées, estiment que les autorités sont « en état de choc » après la découverte et l’implication présumée d’islamistes modérés dans des activités subversives depuis 1992, qualifiant d’ « improbable » le fait que les partis islamistes Al-Badir Al-Hadari et Al-Oumma (La Nation, parti non encore autorisé) soient impliqués dans un plan terroriste.

Mais, de la bouche du premier flic du royaume, qui ne mâchait pas outre mesure ses mots, le réseau démantelé « à soubassement jihadiste », « entretenait des contacts avec al-Qaïda en Afghanistan en 2001, avec le Groupe islamiste combattant marocain (GICM) et le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), algérien, devenue la branche d’al-Qaïda au Maghreb islamique ».

Selon le ministre marocain de l’Intérieur, Chakib Benmoussa, certains membres du réseau « ont bénéficié, grâce aux relations nouées par Abdelkader Belliraj (Ndlr : chef présumé du réseau) avec des organisations terroristes internationales, d’entraînements au maniement des armes et à la fabrication d’explosifs à partir de produits chimiques disponibles sur le marché ». Il « projetait de perpétrer des attentats à l’aide d’armes à feu et d’explosifs et d’assassiner des ministres et des juifs ».

L’arsenal saisi était notamment constitué de neuf fusils d’assaut Kalachnikov, deux fusils-mitrailleurs, sept pistolets-mitrailleurs, 16 pistolets automatiques, des chargeurs et munitions de différents calibres et des détonateurs, ainsi que des cagoules et des aérosols paralysants, selon M. Benmoussa.

D’ailleurs, jusqu’à très récemment, les islamistes impliqués dans des attentats au Maroc – opérations kamikaze ayant fait 45 morts en 2003 et 8 morts en 2007 à Casablanca – avaient plutôt le profil de jeunes chômeurs issus de bidonvilles pour qui le « martyr » au sens religieux du Jihad est récompensé par le paradis éternel.

Pourtant, il s’agit bel et bien de la première fois que le gouvernement marocain lie les dirigeants d’un parti islamiste légal au terrorisme. D’ailleurs, après les attentats de Casablanca, l’on aurait envisagé la dissolution du PJD, formation jugée modérée, mais les pouvoirs publics y avaient renoncé.

Quant au mouvement le plus important dans le royaume alaouite, « Al-Adl Wal Ihssane » (Justice et bienfaisance, non autorisé), créé il y a une vingtaine d’années par Cheikh Abdessalam Yassine, il demeure relativement toléré en tant qu’association caritative, mais interdit au niveau des activités politiques.

Plus récemment, des Marocains issus de milieux défavorisés ont été liés à des cellules à soubassement jihadiste. Sur les 50 activistes condamnés en janvier dernier à des peines de prison ferme pour préparatifs d’attentats, figuraient les épouses de deux pilotes de la compagnie nationale Royal Air Maroc (RAM).

Les autorités marocaines, qui, à bras-le-corps, tentent de clamer de vive voix la dichotomie entre pauvreté et terrorisme, chercheraient-elles à entériner et à corroborer que l’analphabétisme et la précarité sociale ne peuvent, à elles seules, être à l’origine d’actes terroristes? L’endoctrinement y est pour peu ou beaucoup?

Dans tous les cas, le bénéfice du doute n’est désormais pas encore établi et l’enquête se poursuit toujours par la justice en vue de déceler les soubassements et saisir les tenants et les aboutissants d’une nouvelle affaire « terroriste » qui défraie la chronique au Maroc.