Le fric des photos « choc »

Le gang du vol de la Financial Bank

Une jeune fille légèrement dévêtue. Un gang de voleurs menotté. Ou encore un voleur posant à côté de son butin. Ces images sont régulièrement présentes aux « feux rouges » de Cotonou ou à Dantokpa, le plus grand marché d’Afrique de l’Ouest. Dès que le sujet semble porteur, un quidam est (toujours) là, appareil photo au poing, pour immortaliser l’instant et vendre les précieux clichés.

Marché Dantokpa au Bénin. Le plus célèbre marché de la sous région. On y a toujours vendu des vêtements, des aliments, des pièces détachées…En somme tout ce qu’on pourrait mettre sur un étal. Pourtant depuis quelques années, un nouveau produit y a fait son apparition : les photos « choc ». Tout événement sensationnel doit se retrouver sur papier glacé et être commercialisé au marché ou aux grands carrefours. En 2000, comme interlude au concert que donnait le chanteur ivoirien Meiway, une jeune fille monte sur le podium pour faire une représentation de mapouka (danse ivoirienne aux mouvements suggestifs).

Histoire de s’informer

Scandale. Devant quelques milliers de spectateurs présents au Stade de l’Amitié ce soir-là, l’adolescente qui n’avait comme seul dessous qu’un bas résille se fait photographier en contre-plongé au cours de sa torride chorégraphie. Le bouche à oreille se met en marche et dès le lendemain, les photos de la jeune fille se retrouvent au marché Dantokpa, pour 150-200 francs CFA (environ 3 euros). Dans les rues, on se les arrache. Dans la même veine, la photo d’un Burkinabé nu connaît elle aussi un certain succès. Coupe afro et mains posées sur ses hanches, l’homme arbore fièrement son attribut d’une trentaine de centimètres…Au repos.

Quelques années plus tôt, l’arrestation d’un gang longtemps redouté qui avait attaqué une grande banque du pays (Financial Bank) avait fait sensation (voir photo). Dans la foulée, les images des malfaiteurs sont tirées et vendues à tour de bras. Pour Louise, jeune vendeuse au marché Dantokpa qui reconnaît avoir vu cette photo, c’était beaucoup plus pour les « connaître » et ainsi les éviter au cas où elle les « reverrait dans la rue ». Sanny, un grand passionné de ce genre de photos, évoque plutôt la « curiosité ». Une curiosité qui pousserait nombre de gens à chercher à mettre un visage sur les faits divers. Olivier, un commercial trentenaire qui garde jalousement cette photo sur lui, avoue l’avoir achetée pour « informer » les personnes autour de lui sur les dangers de pareils forfaits. Il partage aussi le point de vue de Louise : la photo « lui permettra de les reconnaître à leur sortie de prison et de les éviter ».

« Peuvent heurter votre sensibilité »

Si ces images peignent souvent des voleurs de moto, de voitures ou des cambrioleurs arrêtés, il n’est pas rare que certaines soient insoutenables voire choquantes. En témoigne, celle montrant deux hommes, torses nus, tenant deux têtes humaines qu’ils cherchaient à vendre (pour sorcellerie) au moment de leur arrestation. Pour Rémi Hounkpè, photographe depuis 20 ans dans la capitale qui avoue n’avoir jamais versé dans ce sensationnalisme, cette image était « choquante » parce qu’une des têtes des deux personnes assassinées était encore « tout frais et ruisselait de sang ». Toutefois, le patron du studio « La chasse aux images » se réjouit de la disparition totale de photos d’infirmes congénitaux tels que les enfants à deux têtes.

Pour lui, ce sont les médecins et parents de ces « mal-nés » qui auraient fait pression pour que la commercialisation de ces images soit interdite. Néanmoins, Rémi Hounkpè confie approuver ces photos qui, dans leur ensemble, ont un rôle de « sensibilisation » pour deux raisons : elles « humilient » les malfaiteurs et les incitent à « ne plus se remettre à l’œuvre » tout en poussant les personnes « motivées par ces formes de gains facile à y renoncer ». Et, conclue-t-il, « ce business ne s’arrêtera pas de si tôt » tant que ces images rapporteront aux photographes et permettront à certains de gagner quelques pécules en les revendant à la sauvette.