Le Dumas noir

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Re-découvrons Alexandre Dumas. Lequel, conviendrait-il de demander ? Pas « Dumas fils », auteur de la Dame aux Camélias. Ni « Dumas père », qui, avec ses Trois Mousquetaires, est encore aujourd’hui le romancier français le plus lu au monde. Non, c’est du père de ce dernier qu’il s’agit, « Dumas grand-père », aurait-on envie d’oser, premier Alexandre Dumas de la lignée et « inventeur » du nom désormais célèbre, un pseudonyme choisi par celui qui était né esclave, et donc sans véritable identité.

Le moins connu des trois Dumas est peut-être celui dont le destin fut le plus extraordinaire : né dans les fers à Saint-Domingue, arrivé en France sans statut légal (un « sans-papier » avant l’heure), premier Noir de l’Histoire de France à être promu général (sous la Révolution), grand ennemi de Napoléon qui, trahissant l’idéal des Droits de l’Homme, rétablira l’esclavage et précipitera sa déchéance… Nul doute que sa vie épique inspira les d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis du deuxième Alexandre Dumas. Si les origines noires du général purent choquer Napoléon en son temps, si les nazis ne s’y trompèrent pas (en 1943, ils vandalisèrent précisément, sur la place où se dressaient les statues des trois Dumas, celle du moins aryen des trois), si son très illustre fils fut raillé par ses contemporains du fait de sa négritude (les anecdotes sont fameuses), il est peut-être temps pour le grand public de réaliser que le fabuleux romancier enterré au Panthéon, fierté littéraire et partie intégrante du patrimoine français, portait déjà en lui ce métissage que l’on aime tant chez Barack Obama.

monumentesclRibbe.jpgSur le terrain de la reconnaissance officielle, les choses avancent avec l’inauguration, en avril 2009, d’un monument représentant des fers brisés, place du général-Catroux, le lieu même où s’était acharné le vandalisme nazi. Une pétition a en outre été lancée par l’écrivain et historien Claude Ribbe pour la réhabilitation du général Dumas et sa distinction par la Légion d’Honneur à titre posthume.

Depuis 2008, à l’initiative de Pascal Joseph, adjoint au Maire du XXe, le souvenir des trois Dumas est célébré chaque année, le 10 mai, jour officiel de la commémoration de l’esclavage, et occasion de rappeler les racines noires du général et de ses descendants. Ils sont évoqués de manière à la fois pédagogique et ludique par des lectures, expositions, prestations musicales, démonstrations d’escrime, rappels historiques et littéraires… La manifestation a lieu en plein air, vers le métro Alexandre Dumas, afin que badauds et riverains puissent venir librement à la rencontre de ceux qui donnent leur nom à la station. Il est prévu que la manifestation s’étoffe d’année en année.Notamment, un train de la mémoire (sur la ligne 2 du métro) devrait relier physiquement et symboliquement cette station Alexandre Dumas à la place du général-Catroux (station Malesherbes) où se trouvent les statues et les monuments honorant les trois Dumas.monumentescl.jpg

A l’heure où un prochain biopic sur l’écrivain Alexandre Dumas père s’apprête à ignorer, et faire ignorer, le quarteron qu’il était en le faisant incarner par un acteur bankable, il vaut plus que jamais la peine de découvrir le Dumas noir.
A lire, à voir et à savoir

 Le Diable Noir (Editions Alphée – Jean-Paul Bertrand), livre de Claude Ribbe sur la vie du général Dumas.

 Le Diable Noir, film de Claude Ribbe dans lequel le rôle du général est tenu par le comédien Stany Coppet.

 La Vendée et Madame (Editions Alphée – Jean-Paul Bertrand, collection Ethiopica), inédit de l’écrivain Alexandre Dumas père (plus exactement, il fut publié pour la première fois en 1833, mais sous le nom d’emprunt de Paul Dermoncourt, qui était un ami de son père).

 Le Prix Littéraire Alexandre Dumas récompensera des livres (romans, essais, théâtre) d’histoires et d’aventures, et ceux parlant de l’esclavage. Il sera décerné pour la première fois le 4 février 2010, date anniversaire de la première abolition de l’esclavage.