Le dialogue avec le passé

 » Djazaïr 2003, Une Année de l’Algérie en France « , est une manifestation originale, difficilement comparable à toutes les saisons culturelles étrangères organisées jusque là par l’Association française d’action artistique. Car il ne s’agit pas à proprement parler d’une  » saison étrangère « . Il s’agit d’une occasion unique, pour deux peuples, de dialoguer avec leur passé.

Deux manifestations exceptionnelles viennent d’en porter témoignage : la commémoration du 150ème anniversaire de la libération de l’émir Abdelkader par Napoléon III, organisée au Sénat, à Paris, le samedi 11 janvier 2003, et la projection du film  » Un Parcours Algérien, I :  » Naissance d’une Nation « , le lundi 13 janvier 2003 au Forum des Images, à Paris également.

Sous les lambris du Sénat, Zohra Drif-Bitat, vice-présidente aujourd’hui du Conseil de la Nation algérienne, héroïne de la guerre de libération, épouse de l’un des cinq  » chefs historiques  » emprisonnés en France, posa d’emblée l’enjeu des manifestations en cours : nous réinstaller  » au coeur d’une mémoire douloureuse, maintes fois refoulée sinon allègrement oblitérée, ou au mieux transcendée sur le mode de la douce schizophrénie du  » Je t’aime, moi non plus « .

La France et l’Algérie ont cette  » mémoire à deux, jusque là rarement paritaire et souvent injustement asymétrique…  » Et c’est de cette fatalité double d’omissions et de refus réciproques qu’il s’agit de sortir.  » Dans la pleine reconnaissance de notre responsabilité morale, à jamais conjointe, envers un passé co-assumé et un avenir à construire dans la confiance retrouvée « .

De ce précieux travail de réconciliation, pour recoudre ensemble deux peuples déchirés, le travail remarquable d’Hervé Bourges est caractéristique. Dans son film, il relate ses années algériennes par un entrecroisement de témoignages étonnants, jamais entendus jusque là : car Hervé Bourges ne s’attarde pas à évoquer des responsabilités ou à rechercher des coupables. Toute guerre à son volet d’ombre, de cruautés, d’horreurs. Rebelle à tout manichéisme, il montre au contraire qu’il y avait des bons et des méchants dans les deux camps.

Et c’est plutôt à l’oeuvre des  » bons  » qu’il s’intéresse. Côté français, il y avait par exemple les équipes des Centres sociaux de Germaine Tillon, les militaires préoccupés par les dérives où la guerre entraînait leur armée, en passant par les fonctionnaires, comme Paul Teitgen, partagés entre leur devoir d’obéissance et la loi de leur conscience. Côté algérien, Hervé Bourges délivre une formidable galerie de portraits, de Meryem Zerdani à Bachir Boumaza, en passant par Ahmed Ben Bella, dévoilant les valeurs qui les animaient, les sources littéraires, philosophiques, politiques auxquelles ils se référaient. De part et d’autre, une profonde humanité et des moments d’émotion intense.

Les choix des hommes ne sont jamais simples, à toutes les époques. On a beau jeu ensuite de dire ce qu’il fallait faire, à la lumière de l’histoire, qui a tranché une fois pour toutes. Ni Hervé Bourges ni Zohra Drif-Bitat ne donnent aujourd’hui de leçon. Ils ont face à l’histoire l’humilité de ceux qui la tutoient.