Le débat sur les fonds alloués au sida s’échauffe

Les milliards de dollars provenant des donateurs qui ont été consacrés à la lutte contre le VIH/SIDA au cours des 10 dernières années, souvent au détriment d’autres maladies, mortelles, n’ont pas fait grand-chose pour renforcer les systèmes de santé nationaux, estiment certains experts de la santé mondiale.

D’autres affirment toutefois que l’épidémie de VIH/SIDA a suscité une augmentation massive de l’aide internationale à la santé, qui a profité à de nombreux problèmes de santé publique et systèmes sanitaires. Le débat sur le fait d’accorder la priorité au VIH/SIDA dans les dépenses de santé mondiales a récemment été relancé par des données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) soulignant que des maladies faciles à soigner, comme la diarrhée, entraînaient la mort de millions d’enfants.

Dans le monde entier, la diarrhée tue chaque année environ 1,5 million d’enfants de moins de cinq ans, mais reçoit moins de cinq pour cent du financement disponible pour la recherche et le traitement des maladies. Un spécialiste des maladies diarrhéiques à l’OMS a remarqué que les énormes progrès réalisés dans les années 1980 avaient commencé à stagner lorsque l’attention s’était tournée vers le sida, la tuberculose et le paludisme.

Pendant ce temps, le financement de la lutte contre le VIH/SIDA est passé de 5,5 pour cent de l’aide à la santé en 1998 à près de 50 pour cent en 2007, selon une analyse publiée dans un supplément spécial du journal JAIDS qui s’intéresse à l’impact de l’augmentation des fonds alloués au VIH sur les systèmes de santé des pays en développement. Les fonds consacrés à la santé ont presque triplé entre 1998 et 2007.

Dans un article, Jeremy Shiffman et d’autres chercheurs de l’université de Syracuse, dans l’État de New York, contestent l’argument selon lequel la priorité accordée au VIH/SIDA a permis d’attirer l’attention sur tous les problèmes de santé publique et d’obtenir des ressources supplémentaires.

Une étude comparative des financements provenant des donateurs pour quatre problèmes de santé publique – la lutte contre le VIH/SIDA, les programmes de population et santé reproductive, le renforcement des systèmes de santé et le contrôle des maladies infectieuses – a révélé que les sommes consacrées à la lutte contre le VIH/SIDA et, dans une moindre mesure, au contrôle des maladies infectieuses, avaient rapidement augmenté entre 1998 et 2007. Les fonds destinés au renforcement des systèmes de santé et aux programmes de population et santé reproductive avaient quant à eux brusquement chuté.

Dans un autre article, Samuel Lieberman et d’autres chercheurs du Programme de la Banque mondiale contre le VIH/SIDA ont estimé que le défi « sans précédent du sida » avait contribué à générer une hausse globale des ressources allouées à la santé et provoqué un mouvement international en faveur d’un accès plus équitable aux soins de santé.

Martha Embrey et d’autres chercheurs de l’université Columbia maintiennent quant à eux que les initiatives mondiales de lutte contre le sida ont permis d’améliorer de manière significative l’approvisionnement et la distribution des antirétroviraux, mais également de médicaments destinés au traitement d’autres maladies.

Des organismes, comme l’Initiative Clinton contre le VIH/SIDA et UNITAID, ont obtenu des réductions significatives du coût des médicaments et d’autres initiatives ont aidé des pays à améliorer leur système d’approvisionnement en médicaments et de gestion de la chaîne d’approvisionnement, ont dit ces chercheurs.

Les programmes de soutien aux personnes séropositives ont contribué au développement des compétences des pharmaciens pour offrir des services de conseil et de suivi du traitement. Les aides-pharmaciens et les infirmières des centres de santé primaire ont été formées pour administrer les antirétroviraux et les médicaments pour traiter d’autres maladies.

Ruth Levine et Nandini Oomman, du Center for Global Development, situé à Washington, aux États-Unis, abordent la question d’un autre angle. La question n’est pas de savoir si la lutte contre le VIH/SIDA a reçu une part disproportionnée des fonds alloués par les donateurs, mais de déterminer comment ces sommes peuvent être mieux dépensées pour améliorer l’accès à la prévention du VIH, au traitement et aux soins et pour renforcer les systèmes de santé.

Plusieurs organisations de donateurs œuvrant pour la lutte contre le VIH/SIDA ont commencé à réorienter leurs efforts pour contribuer au renforcement des systèmes de santé, après avoir pris conscience que la faiblesse des systèmes de santé entravait l’atteinte de leurs objectifs en matière de lutte contre le sida. L’administration Obama a annoncé que le Plan d’urgence du président américain pour la lutte contre le sida (PEPFAR) avait l’intention d’élargir ses objectifs afin d’inclure la santé maternelle et infantile et la lutte contre les maladies tropicales.

Les auteurs suggèrent que les donateurs devront « adapter leurs actions en fonction des priorités et des approches des gouvernements partenaires et des autres parties prenantes nationales » afin d’élargir les priorités en matière de santé.

Dans une introduction au supplément du JAIDS, Wafaa El-Sadr, de l’université Columbia, et Kevin De Cock, directeur du département VIH/SIDA de l’OMS, ont mis en garde contre le fait d’encourager la concurrence entre les problèmes de santé publique.

« La diversité et le débat font la force, mais il y aussi un risque de division », ont-ils souligné. « La santé mondiale a besoin d’un financement mondial, et il y assez d’argent dans le monde pour l’assurer ».