Le croissant : symbole de l’islam par accident

Un mouvement intégriste autoproclamé a donné aux pharmaciens marocains un mois pour retirer de la devanture de leurs officines les croix vertes lumineuses. L’ultimatum, publié sur internet, a expiré le 28 août. Sans conséquences autres que médiatiques, ce fait divers souligne néanmoins la forte valeur identitaire et religieuse attachée aux symboles de la croix et du croissant conçus comme opposés l’un à l’autre.

En Turquie, le symbole des pharmacies est un E rouge sur fond blanc (pour Eczane). Il s’agit d’un symbole neutre, « laïque », à l’instar du caducée (serpent enroulé autour d’une coupe).

La croix verte est spécifique à la France et à certaines de ses anciennes colonies. A la couleur près, il s’agit de l’emblème des Croisés, signe de protection civile et militaire en Occident, et symbole de domination étrangère en terre d’islam. Les enseignes des pharmacies du Maghreb témoignent aujourd’hui encore de la force de ces symboles ravivés par l’Histoire : le Maroc alterne croix et croissants verts, l’Algérie a radicalement banni la croix au profit du croissant vert, la Tunisie presque laïque a opté pour le caducée. En réalité, ces choix relèvent, à un niveau moins superficiel, d’une forte acculturation occidentale : dans la tradition arabo-musulmane, aucun symbole n’a jamais été associé à la pharmacie. Les musulmans ont en effet régné sur cette discipline du 9e au 14e siècle, et sont les inventeurs de nos officines modernes.

De même pour les drapeaux, fanions, et bannières. On sait que les étendards du Prophète étaient unicolores, et qu’aucun, donc, n’a jamais arboré d’étoile ou de croissant. Malgré les apparences, les fameux croissants qui ornent les sommets des minarets et des coupoles n’ont pas le même statut que les croix au sommet des églises. Sans lien avec le dogme, le croissant n’a été longtemps qu’un élément décoratif lié à l’architecture extérieure des mosquées. La première occurrence est non seulement tardive (11e siècle, soit après quatre siècles d’islam), mais semble avoir été motivée par un besoin d’opposition symbolique : il s’agit de la cathédrale d’Ani, dont la croix remplacée par un croissant en argent devait marquer son nouveau statut de mosquée.

Le drapeau turc, un modèle pour dix Etats

Des siècles durant, les étendards, bannières, et drapeaux de l’armée ottomane ne représentent que très marginalement le croissant ou l’étoile. Dominent essentiellement les symboles religieux (Zülfikar, épée légendaire d’Ali, et versets du Coran) et les motifs ornementaux (lys et tulipe, notamment). En 1799, le sultan Selim III institue l’ordre du Croissant, une décoration destinée aux étrangers « à l’exclusion des nationaux », preuve que dans l’Etat musulman le plus puissant, le croissant n’était pas encore perçu comme un emblème religieux. Mais déjà comme un emblème national : c’est l’époque de la première adoption du croissant avec l’étoile en réserve sur fond rouge. La chose est liée à la création d’un corps de troupes organisé à l’européenne, le Nizam-? Cedid. Une représentation sporadique, celle d’un croissant et d’une étoile, d’abord généralisée en Occident qui l’a systématiquement associée à la Turquie, a été suggérée à cette dernière qui a fini par l’adopter. Cette forme de drapeau deviendra définitive en 1826, après la suppression du corps des Janissaires sous Mahmud II, qui marque une amplification du mouvement d’occidentalisation. Pour nombre de jeunes Etats musulmans qui fleuriront au 20e siècle, le drapeau de la puissante et prestigieuse Turquie, fût-elle laïque, est le drapeau musulman par excellence. Dix Etats s’en inspireront pour créer leur propre emblème. Devenu, au hasard de l’Histoire, symbole de l’islam par excellence, le croissant est aujourd’hui communément considéré comme le strict équivalent de la croix chrétienne ou de l’étoile de David.

Seyfeddine Ben Mansour, pour Zaman France