Comprendre le Coran aujourd’hui

Avec Penser le Coran, Mahmoud Hussein nous livre un guide de lecture éclairant sur le Coran lui-même, ses interprétations et la manière dont il peut être lu aujourd’hui. Décapant et lumineux.

Le précédent ouvrage de Mahmoud Hussein, Al Sira, avait offert aux Musulmans comme aux non-musulmans la possibilité de retrouver le Prophète Muhammad dans son humanité, dans la vérité de sa vie, telle qu’elle est restituée par la tradition islamique, et de prendre conscience des conditions précises de la révélation du Coran…

A cette occasion, les deux auteurs qui ensemble signent sous le pseudonyme de Mahmoud Hussein, les intellectuels égyptiens Bahgat Elnadi et Adel Rifaat, firent un grand nombre de conférences dans de nombreux pays, et ils furent souvent confrontés à une véritable méconnaissance du Coran, des conditions de sa révélation, et de sa lettre même. Ils le racontent eux-mêmes…

On méconnaît trop souvent le Coran

« Les non-musulmans venaient en général apprendre ce qu’ils ne savaient pas. Les musulmans venaient surtout s’assurer de ce qu’ils croyaient savoir. Les uns comme les autres s’attendaient à recevoir des réponses simples, tranchées, concluantes. Le type de réponses que nous ne pouvions pas leur donner.

Peut-on trouver une référence coranique à l’action de ces kamikazes qui, en se faisant exploser sur une place publique ou dans un métro, déchiquettent indistinctement combattants et civils, petits et grands ?
Le Coran condamne quiconque attente à la vie d’un innocent (verset V,32). Le Prophète a expressément interdit aux musulmans de se donner la mort. Et il ne leur a permis de tuer que des combattants ennemis adultes et armés, à l’exclusion des femmes, des vieillards et des enfants.

Comment certains musulmans peuvent-ils néanmoins commettre de tels attentats ? Ils citent un verset qui appelle à combattre les polythéistes (verset IX, 3-5) et appliquent ce qualificatif à tous ceux qu’ils considèrent comme leurs ennemis. Ils font dire au Coran ce qui les arrange.

On retrouve cette forme de manipulation du texte à propos de l’apostasie. Est-elle, selon le Coran, justiciable de la peine de mort ? Nous avons vu un homme défendre cette idée avec une telle fougue qu’il nous a amenés, un instant à douter de nos connaissances. On ne trouve rien de tel dans le Coran. Mais l’homme se prévalait d’un verset où Dieu, visant ceux qui violent le pacte conclu avec Lui, les prévient qu’ils sont les perdants. (verset II, 27).

Démonter les idées reçues

La lapidation de la femme adultère constitue un cas particulièrement troublant. Elle continue d’être admise, fût-ce à regret, par nombre d’intellectuels musulmans, au prétexte qu’elle serait commandée par Dieu. Or le Coran n’en dit mot. Cette conviction se perpétue cependant à partir d’arguments discutables : elle serait dictée par un verset coranique qui, selon certains, a été perdu, et, selon d’autres, abrogé.

Qu’en est-il de l’inégalité juridique entre l’homme et la femme, de l’institution de l’esclavage ? Voilà une dame, bardée de diplômes scientifiques, convaincue que ces pratiques étaient étrangères au Coran. Elle nous prévenait qu’elle n’acceptait à ce propos aucune citation tirée des Hadîths (Dits du Prophète) ou de la Sîra (Témoignages de ses compagnons) et que pour elle seul le Coran faisait foi.

Nous avons commencé par citer des versets qui admettent ces inégalités (versets IV,34 et II, 178), puis, comme la dame restait sans voix, nous lui avons fait remarquer que, selon nous, il fallait considérer la chose d’un point de vue historique. Le Coran a humanisé le statut de la femme, il lui a donné des droits juridiques qu’elle n’avait pas auparavant, il lui a reconnu devant Dieu, en tant que croyante, une dignité égale à celle de l’homme (verset XXXIII, 35). Il a en outre tracé des limites morales à la pratique de l’esclavage, en préconisant aux croyants d’affranchir autant d’esclaves qu’ils le pouvaient, notamment pour se faire pardonner leurs péchés (verset IV, 92). Le Coran n’a pas créé des inégalités là où régnait l’égalité. Il a apporté des améliorations là où régnaient des inégalités flagrantes.

Voilà encore cet homme d’un âge vénérable, soutenant que la polygamie était un pratique contraire à l’Islam, introduite bien après l’époque du Prophète. Nous avons dû lui lire, en traduisant les mots de l’arabe, l’un des versets coraniques qui autorisent l’homme à épouser jusqu’à 4 femmes, à condition qu’il puisse les traiter équitablement (verset IV, 3).

Mauvaises interprétations

Nous ne nous attendions pas à affronter une connaissance aussi lacunaire, aussi sélective du Coran, en particulier chez des musulmans pratiquants. Mais nous avons surtout été frappés par le sentiment, largement répandu parmi eux, que le Coran devait nécessairement apporter des réponses claires, univoques, définitives, à toutes les questions qu’ils se posaient, comme il n’avait cessé de le faire, croyaient-ils, à toutes les questions que se sont posés les musulmans depuis l’avènement de la prophétie.

Nous n’oublierons jamais cette jeune femme, les cheveux sagement recouverts d’un châle, devant qui nous évoquions les conditions dans lesquelles, aux dires d’un compagnon du Prophète, le port du châle aurait été commandé par Dieu. Cela se passait à Médine. Les femmes devaient sortir de la ville, à la tombée de la nuit, pour leurs besoins. Elles étaient alors souvent importunées par des voyous. Elles firent part de leur colère à leurs maris, qui en parlèrent à leur tour au Prophète. C’est à la suite de ces incidents que le verset coranique aurait été révélé à ce dernier. En revêtant un châle, les femmes musulmanes libres pouvaient se faire aisément reconnaître, et dès lors se faire respecter, même dans l’obscurité de la nuit (verset XXXII, 59).

La jeune femme, devant nous, était visiblement excédée. Elle finit par nous demander comment nous osions penser que Dieu, dont le Livre ne contenait que des commandements éternels, pouvait n’avoir ordonné le port du châle que pour des raisons aussi triviales. Nous répondîmes que cet épisode était cité par les exégètes les plus orthodoxes, et qu’en tout état de cause, elle était libre de considérer que ce verset obligeait toutes les femmes du monde, jusqu’à la fin des temps, ou au contraire qu’il répondait à des exigences étroitement conjoncturelles, aujourd’hui dépassées.

Au-delà d’une information élémentaire sur la teneur de tel ou tel verset, nous nous efforcions de souligner ce qui, pour nous, était une évidence : que la parole coranique entretient un lien vivant avec le contexte dans lequel elle a été révélée… »

Un guide de lecture qui se lit comme un roman

C’est donc à une compréhension plus intime et profonde du Coran que ce petit livre de 200 pages convie le lecteur moderne : d’un style alerte, clair, incisif, Mahmoud Hussein nous prend par la main et nous fait partager une méthode de lecture rigoureuse et lumineuse, appliquée au texte, pour le rendre plus vivant et parlant. A la fois érudit et familier, juste et limpide, ce livre se dévore comme un bon roman, plein de rebondissements, riche en anecdotes, précis dans ses références.

A ceux qui ne connaissent pas le Coran, il permettra d’en connaître l’essentiel. C’est une passerelle de lumière vers l’Islam contemporain, à mille lieues de toutes les caricatures et simplifications. A ceux qui ont déjà une certaine connaissance du Coran, il permettra d’approfondir leur compréhension du Livre. En leur donnant des outils simples pour mieux penser dans, avec, et par le Coran. Bref, ce livre devra désormais figurer dans toutes les bonnes bibliothèques.

Penser le Coran, ed. Grasset, janv 2009, 200 pages.