Le coupé-décalé à la conquête de Paris?

Inconnu pour beaucoup, adoré par d’autres, le coupé-décalé est une danse née, en 2003, l’Afrique de l’Ouest. Enquête sur un phénomène de société qui a conquis de nombreuses boîtes de nuit africaines à Paris.

Un vendredi soir de décembre 2008, au Quartier Général, un « maquis » (restaurant) ivoirien de la rue André del Sarte (18e arrondissement). Un petit groupe investit la salle en sous-sol dans laquelle un grand écran permet de visionner des vidéo-clips. Au menu, poisson, poulet braisé et coupé-décalé à toutes les sauces ! Sont notamment présents José, jeune interne en médecine qui a fait un stage à l’Institut de recherche pour le développement de Cotonou, au Bénin et Seth, entomologiste américain, qui a lui aussi vécu au Bénin. Ce dernier est venu spécialement de Londres pour danser. Dans le groupe d’amis, certains avouent n’avoir jamais entendu parler du coupé-décalé.

C’est avec le groupe du DJ Doug Saga, immigré ivoirien remarqué par le producteur parisien David Monsoh, que le mouvement a commencé. Plusieurs DJ ont pris le relais, lançant chacun leurs tubes souvent accompagnés d’un pas : « petit vélo », « bisou bisou », « Guantanamo » (le danseur mime le passage des menottes), ou « grippe aviaire » (il faut imiter un poulet frappé d’une crise mortelle).

« Beaucoup d’écoles de danse se mettent à l’enseigner »

Six ans après son lancement à Paris, le coupé-décalé existe toujours. Surtout à l’est de la capitale, sur un axe Château Rouge – Place de Clichy – 11e arrondissement. Des magasins de disques commercialisent des copies pirates, d’autres produisent eux-mêmes leurs propres œuvres. De nombreuses boîtes de nuit surfent sur la vague, comme Place Vendôme, porte d’Aubervilliers, avec un public presque exclusivement ivoirien, le Titan (le jeudi), le Nombril (appelé aussi le Magique) et le Magnum, toutes situées au nord de la capitale. Les discothèques afro-antillaises ne sont pas en reste comme la Pointe des Antilles, l’Astros… Le Satellit café, rue de la Folie Méricourt, antenne parisienne des « musiques du monde », en propose également.
Beaucoup d’écoles de danse se mettent même à l’enseigner : le studio Peter Goss dans le 10e arrondissement, le centre Georges Momboye, l’académie de danse Caribailes basés tous les deux dans le 20e, et même le Centre de danse du Marais dans le 4e.

Mais est-ce toujours à Paris que la musique est produite ? La capitale de l’Hexagone a permis au mouvement de démarrer, en rassemblant les compétences d’Africains francophones, avant qu’Abidjan prenne le relais. Aujourd’hui, le coupé-décalé représente un vrai business en Côte d’Ivoire. A Paris, le phénomène reste marginal et instable.
Mathieu S. Daha est réalisateur de vidéo-clips dont l’un des derniers en date s’intitule « On va couper » du groupe Afrotech. Il avoue : « Depuis le début, le coupé-décalé, c’est artisanal. Du copier-coller, aussi bien en musique qu’en images. C’est peut-être pour ça qu’il a du mal à passer à la télé française. Je travaille beaucoup mes vidéo-clips. J’y apporte un vrai soin, hérité de ma formation de cinéma. Mais ils sont diffusés surtout sur des chaînes ivoiriennes, ou alors sur Telediaspora., la chaîne de la diaspora d’Afrique de l’Ouest. »

En France, les producteurs de coupé-décalé ne joignent pas forcément les deux bouts. Même le producteur ivoirien David Monsoh a dû arrêter la première maison de disques Next Music qui avait lancé le groupe Magic System – et les droits de leur succès « Premier Gaou » ont été vendus à EMI. Aujourd’hui, c’est sous le label Obouo que David Monsoh continue de produire des artistes africains tels que Molare (un ancien de la Jet Set).
Ce mouvement fragile persiste pourtant. D’ailleurs, le coupé-décalé semble renaître périodiquement de ses cendres. « Au début de l’été 2008, j’ai cru que c’était fini. Et puis c’est reparti, cette fois grâce à Paris et à des gens comme Molare. C’est comme si Paris et Abidjan se renvoyaient la balle. Quand le coupé-décalé s’essouffle un peu dans l’une des capitales, l’autre prend le relais… », observe Mathieu S. Daha.

« Une danse afro-urbaine »

Le coupé-décalé est en train de devenir une danse afro-urbaine à part entière, et c’est sans doute ce qui lui permet de sortir d’un cadre uniquement communautaire. Lors d’une soirée « Africa chic » au Blues Café en juillet 2008, il a été mis sur le même plan que l’afromix, le zouk et le dancehall, un peu comme dans le best of « Coupé-décalé mania », sorti chez World Urban Music Black (WUMB), un nouveau label de musique afro-urbaine.

Maïmouna, professeur depuis 2004 au centre de danse du Marais, enseigne le ndombolo (une danse d’origine congolaise), le ragga dancehall et le coupé-décalé, pour lequel il y a une vraie demande de la part d’élèves n’appartenant pas à la diaspora de l’Afrique de l’Ouest. « Avant j’emmenais mes élèves danser en boîte à l’Atlantis (un des QG de la Jet Set, qui a fermé depuis) et elles n’étaient pas très à l’aise. Maintenant, elles sortent seules… », constate-t-elle. Aujourd’hui, Trace TV, la télévision de la musique urbaine, fait aussi une grande place au coupé-décalé.

En tout cas, la parenté semble évidente entre le hip-hop et le coupé-décalé, notamment dans leurs idéaux (argent facile et filles à volonté). Il suffit de comparer les vidéo-clips pour le comprendre. « Le Festival de la Goutte d’or propose chaque année des scènes ouvertes, et depuis quelque temps, les jeunes présentent soit du hip-hop, soit du coupé-décalé », explique Giulia De Vecchi, programmatrice du festival. Pour Matthieu S. Daha : « Beaucoup de jeunes des banlieues viennent au coupé-décalé par le hip-hop. »

Il existe donc une véritable scène de coupé-décalé à Paris. Mais il s’agit surtout d’un marché international car c’est une danse populaire de la diaspora ivoirienne, présente dans toutes les capitales européennes. Et les grands producteurs ne s’y sont pas trompés : compilations chez EMI, Wagram, ou X-pol, spécialiste de musique africaine. Maïmouna a même sorti en mars dernier une méthode de coupé-décalé en DVD… Cette musique se révèle ainsi parfaite pour les night-clubs parce que le chanteur y devient aussi l’animateur. « Les gens aiment qu’on leur dise comment danser, et les pas de coupé-décalé sont très ludiques », conclut Maïmouna. Voilà ce qui explique sans doute son succès !

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