Le cinéma égyptien à l’assaut de l’Occident

Le Studio Misr, créé en 1935 au Caire, s’internationalise. Il vient de produire un film réalisé par un Occidental, tourné en anglais, avec des acteurs anglo-saxons. But affiché de la manœuvre : faire sortir le cinéma égyptien de ses frontières et lui ouvrir de nouveaux marchés.

Les acteurs sont américains, britanniques ou canadiens. Le réalisateur est anglo-saxon et les dialogues sont en anglais. Pourtant, In the dark (« Dans l’obscurité »), la dernière production cinématographique du vénérable Studio Misr, est bel et bien un film égyptien. Produit par des Egyptiens, il compte un acteur du pays, Gamil Rateb, connu pour ses nombreux rôles dans des films et dans des séries télévisées, ainsi que pour sa carrière internationale (en France et aux Etats-Unis notamment). En outre, In the dark a entièrement été tourné au Caire, avec des techniciens égyptiens. Idem pour le directeur de la photographie, le décorateur, le monteur et le responsable de la bande musicale. Tous des Egyptiens.

Alors, pourquoi un scénario à la sauce occidentale, centré sur la vie d’une famille anglaise qui déménage pour vivre au Caire, et un réalisateur étranger ? Pour attirer un public occidental et distribuer le film au-delà des frontières du monde arabe, répondent les responsables du Studio Misr. « C’est la première expérience du genre en Egypte. Elle vise à prouver la capacité des films égyptiens à s’introduire sur les marchés étrangers », a expliqué Ali Mourad, le directeur du studio, au journal Al Ahram. « Cette production est le fruit de plus de 3 ans d’études et de préparation, durant lesquels nous avons observé les marchés du film aux Etats-Unis, au Canada et en Europe. Nous avons décidé d’ouvrir de nouveaux marchés pour le film égyptien, à travers une série de fictions qui comblera le manque de productions égyptiennes projetées à l’étranger. »

Stars inconnues

En effet, il semblerait que, même si les producteurs souhaitent organiser une sortie dans les salles égyptiennes, le film sera en priorité projeté en Europe et aux Etats-Unis, probablement cet été. C’est pourquoi, toujours selon la production, In the dark n’obéit pas aux lois du marché local. Il ne ressemble pas non plus aux films occidentaux tournés en Egypte, bien souvent bourrés d’exotisme et de clichés sur le pays. Pour Ali Mourad, produire et tourner un film comme celui-là en Egypte offre des opportunités de travail aux techniciens et machinistes locaux et permet d’attirer l’attention des cinéastes étrangers sur les studios et plateaux de la capitale.

Qu’en est-il du budget alloué à In the dark ? « Un budget minime comparé à celui des films américains ou européens, mais quand même équivalent à celui de trois ou quatre films égyptiens cumulés. » Par soucis d’économie, le studio a choisi « un scénario dénué de toute extravagance » et des acteurs censés être « des noms réputés pour la distribution à grande échelle, sans pour autant être des méga stars dont les cachets se comptent en millions ». Pour autant, Julien Sandes, Ana Luis Bluman et Henri Cusak, les personnages principaux, sont, sauf leur respect, inconnus au bataillons des stars internationales…

Se tourner vers l’Ouest

Malgré la polémique qui agite déjà le petit monde des critiques cinématographiques du pays – qui reprochent aux producteurs le fait de n’avoir pas choisi des acteurs égyptiens pour le film – In the dark est surtout symptomatique de la volonté d’ouverture du Studio Misr. Ce dernier, fleuron de la cinématographie égyptienne et véritable patrimoine culturel, a été fondé en 1935 par l’économiste Talaat Harb (fondateur de la Banque Misr). Créé pour contrebalancer le monopole des sociétés occidentales existant alors sur l’industrie du cinéma en Egypte, le studio semble aujourd’hui faire de l’œil à l’Ouest.