Le changement politique est proche à Djibouti

Djibouti est à la veille d’un grand changement politique. C’est du moins l’avis de Daher Ahmed Farah, président du Parti du renouveau démocratique (PRD) et directeur du journal Renouveau. Rencontre avec un opposant atypique.

A presque 40 ans, Daher Ahmed Farah est un opposant original. Ecrivain, ex-Saint-Cyrien, journaliste, il est aussi président d’un parti politique d’opposition. Comme si cela ne suffisait, Daher Ahmed Farah, DAF pour les intimes et les autres, est le représentant de Reporters Sans frontières à Djibouti. A la découverte d’un féru de la chose politique et de l’Internet. Interview.

Afrik: Comment êtes-vous devenu Saint-Cyrien ?

Dahar Ahmed Farah (DAF) : Aîné d’une famille très modeste, il me fallait interrompre mes études et entrer dans la vie active pour soutenir les miens. J’ai alors passé, avec succès, à quelques mois du baccalauréat, au mois de mars 1983, le concours inter-africain d’admission à l’Ecole (française) Spéciale Militaire de Saint-Cyr à Coëtquidan. Dans la foulée, j’ai également été reçu au baccalauréat littéraire en juin 1983, ce qui m’a permis d’entrer à Saint-Cyr pour l’année académique 1983-1984. Mais je n’ai pas terminé le cycle de formation de trois ans puisque, victime d’un accident d’entraînement à l’issue de la première année, j’ai bénéficié d’une dérogation de l’Etat-Major djiboutien pour poursuivre mes études en gestion à l’Université de Reims en France. Là, j’ai obtenu un Diplôme Universitaire de Technologie en gestion des Entreprises et des Administrations que j’ai complété plus tard, en 1991-1992, par les cours d’une licence d’administration publique à Limoges, en France.

Afrik : Pourquoi avez-vous choisi la filière militaire ?

DAF : Je ne l’ai pas vraiment choisie, je l’ai embrassée par pur hasard. Cherchant du travail, je suis tombé sur ce concours d’entrée à Saint-Cyr auquel j’ai été reçu. Voilà tout. Cependant, j’ai tout de même passé plus de sept ans de ma vie dans l’armée (septembre 1983-janvier 1991) avant d’en démissionner en janvier 1991. Pour tout dire, je ne me suis pas reconnu dans le style de commandement en vigueur où l’esprit de construction nationale me paraissait absent.

Afrik: Quelles sont les circonstances de vos différentes arrestations ?

DAF : J’ai été emprisonné trois fois : en octobre 1997, en août 1999 et en juin 2001. Avec des circonstances à peu près similaires puisque c’était à chaque fois pour des raisons politiques ou liées à la liberté d’expression. En octobre 1997, j’étais accusé d’organiser des manifestations illicites, d’administrer un parti politique illégalement, de diriger illégalement un journal et de diffuser de fausses nouvelles. En août 1999, c’était au lendemain du hold-up électoral caractérisé du 9 avril 1999 par lequel Monsieur Ismaël Omar Guelleh a pris le pouvoir, et je me suis vu accusé, en ma qualité de directeur de publication du Renouveau, de diffuser de fausses nouvelles et de porter atteinte au moral de l’armée. En juin 2001, c’est de recel de soustraction d’actes publics que j’ai été accusé parce que je venais de publier deux mandats de paiement de six millions de francs Djibouti (environ deux cent mille francs français), mettant en cause le ministre des finances, Monsieur Yacin Elmi Bouh.

Afrik: Quelles sont les conditions de vie en prison ?

DAF : C’est vrai que je peux en parler puisque j’y ai passé plusieurs mois de ma vie : près d’un mois en 1997, trois mois et demi en 1999 et deux jours en 2001. Eh bien, les conditions de vie dans la prison centrale de Djibouti (la sinistre Gabode) sont plus que lamentables à tous points de vue. Vétusté et exiguïté des cellules, risques d’effondrement, surpopulation (en moyenne six cents détenus pour une capacité d’accueil de 300), manque total d’hygiène et de nourriture digne de ce nom, visites au compte-gouttes, insécurité intérieure, très grande chaleur et très mauvaise aération, etc. C’est vraiment l’une des plus sinistres d’Afrique et du monde. Elle a d’ailleurs fait l’objet d’un rapport accablant de l’Observation Internationale des Prisons et de la Fédération Internationale des Ligues des droits de l’Homme en 1999.

Afrik: Comment êtes-vous devenu journaliste ?

DAF : Après avoir quitté l’armée en janvier 1991, je me suis lancé dans le journalisme et j’ai collaboré

comme pigiste à l’hebdomadaire gouvernemental La Nation, alors unique organe de presse du pays. J’en

suis devenu le rédacteur en chef en 1992 pour quelques mois, puisque je suis vite entré en conflit de

convictions avec une ligne éditoriale peu tournée vers le vrai journalisme, puis, à la faveur de la timide

ouverture démocratique de septembre 1994, j’ai participé à la création d’un parti d’opposition, le

Parti du Renouveau Démocratique, aux côtés du président fondateur feu Mohamed Djama Elabé et de notre ami Souleiman Farah Lodon.

Afrik : Vous êtes devenu très vite président de ce parti…

DAF : J’étais chargé au sein du PRD des questions de communication, animais Le Renouveau, le bulletin du Parti, que j’avais mis en place, co-animais le cabinet présidentiel et participais activement à la vie du parti sur le terrain. Je m’investissais considérablement dans mon engagement politique. C’est ainsi que, lorsque le président fondateur est brutalement décédé en novembre 1996, et après une période d’intérim assurée par le premier vice-président Mohamed Ahmed Kassim dit Haissama, j’ai été élu président du PRD en juillet 1997. Je viens d’ailleurs, par un congrès de septembre 2001, d’être reconduit à la tête du PRD, notre parti que le régime considère toujours comme illégal. Mais nous restons confiants avec la fin prochaine (au plus tard en septembre 2002) de la triste période de limitation du nombre des partis à quatre. Limitation qui a certainement inspiré au régime l’élimination arbitraire des deux partis d’opposition légalisés en 1992 qui sont le PRD et le Parti National Démocratique (PND) de Monsieur Aden Robleh Awaleh, ancien ministre et ancien secrétaire général du Front de Libération de la Côte des Somalis (FLCS).

Afrik : Comment est votre situation actuelle ?

DAF : Je vis en situation de combattant de la liberté avec ce que cela suppose d’insécurité, de précarité et

de risques. Mon école, fermée à plusieurs reprises par le pouvoir, ne fonctionne pratiquement plus et je suis confronté quotidiennement aux foudres du régime, parce que nous refusons de capituler, qu’avec le Renouveau, nous sommes devenus la voix des sans-voix, c’est-à-dire de l’immense majorité des Djiboutiens, et que nous n’abandonnons jamais le travail de terrain. Car il faut entretenir la flamme de l’espoir et de la liberté.