Le Cameroun sous la menace des invasions barbares

Le Nigeria est en train de devenir la première puissance économique du continent africain. Tout à côté, son voisin camerounais ne semble pas en profiter. C’est dans les effets de leurs tares communes, que sont la corruption et la vénalité du personnel pensant et dirigeant, qu’on réussit à trouver une sorte de contamination.

Boko Haram, en enlevant à nouveau des religieux occidentaux, prouve qu’il a définitivement élu domicile dans les régions septentrionales du Cameroun. On se figurait jusque-là le Cameroun comme un simple pourvoyeur de combattants et une « plaque tournante du trafic des armes à destination » de Boko Haram. Boko Haram se sent finalement au Cameroun comme chez soi, en terrain conquis.

A l’Est, il y a quelques mois, les assauts des séléka puis des anti-balles AK ont semé la mort et la confusion. Au Nord, c’est la cour du roi Pétaud, on y rentre en toute désinvolture, par le Tchad ou le Nigeria, c’est le cas de le dire, la peur a gagné du terrain. A Yaoundé, le philosophe Hubert Mono Ndjana alimente un racisme à la couleur locale au motif de défendre une démocratie qui nous ressemble.

Qui est Hubert Mono Ndjana ?

Le racisme de Noirs contre des Noirs, ça existe, je l’ai rencontré. Et comme cela se passe à l’intérieur d’un pays où même la redoutable Boko Haram n’a pas encore totalement installé sa science de la terreur, il n’y aura pas d’intellectuel ou humanitaire blanc pour nous en sortir.

Si j’ai pu rencontrer le racisme, c’est qu’il s’est incarné en un philosophe* camerounais, qui propose en des termes séduisants de remplacer la notion de parti politique par celle d’ethnie, leur nombre étant presque équivalent dans son pays (250 ethnies, autant de partis politiques).

Selon lui, nous serions en Afrique dans des « démocraties communautaires », la république (« chose commune ») c’est une « idéalité ». Sa thèse pour résumer, c’est que le président est élu sur la base de son origine, en tout cas le sera, puisqu’il pense au successeur de Paul Biya.

Son opinion est impérative, presque martiale. Ses descriptions, il les présente comme des normes. Sa philosophie appliquée est une science ponctuelle (circonstancielle) qui se veut exacte (dure). En retraite forcée, le penseur et ancien conseiller municipal se revendique en phase avec la « réalité locale » sur un sujet qui touche à l’idéal national.

Au point d’engager le pronostic vital du Cameroun après Paul Biya et d’assortir d’une menace de guerre civile toute transition démocratique qui aboutirait au choix d’un Beti. Quant à ses contradicteurs, ce ne sont que des « fous qui regardent le doigt au lieu de regarder la lune » qu’on leur montre.

Dans son monde, tous les Betis (groupe ethnique dont serait originaire le chef de l’Etat) du monde entier sont les « frères » de Paul Biya. Le jeune Joseph Désiré Som I, le vieux Enoh Meyomesse, le brillant Owona Nguini sont tous coupables d’être des frères du président Biya. Dès après la chute du dictateur d’Etoudi, c’est-à-dire sa mort prévue en 2035 (104 ans), les Betis seront voués aux gémonies d’une citoyenneté érodée.

Ils pourront voter, mais ne pourront pas se présenter, ils pourront se présenter, mais ne pourront pas diriger, à peine de « guerre civile » voire pire : « quolibets et sarcasmes horripilants ». L’auteur du roman « Les Vampires du Godstank » en tire la conséquence qu’aucun « Beti » quelle que soit « l’excellence de son programme » ne peut succéder à Paul Biya.

Le philosophe, qui ne manque pas au passage de rappeler son éméritat, a la naïveté de croire que ceux qui votent aujourd’hui soient représentatifs d’une mentalité particulière et particulariste, coupée des réalités délocalisées. Il décrit une réalité virtuelle. Sa sociologie est celle de la stricte surface sociale qu’il réussit à observer. La nuance et le doute lui sont étrangers.

Il faut ce qu’il faut pour ne pas sombrer dans un « idéalisme déconcertant ». Partout ailleurs, la démocratie reste une remise en cause permanente, au Cameroun la démocratie du philosophe est un monstre politique, pétrifié dans une identité corrompue (« chez nous, on ne pense qu’au ventre et aux intérêts privés du groupe »).

L’écrivain non dénué de mérites, le philosophe non aigri, ne craint pas l’opprobre éternel. Il nous parle de multiculturalisme et de Charles Taylor comme d’une idéologie censée justifier son égarement, passant d’un auteur à un autre, dans un argumentaire à thèmes éclatés.

Il cite la presse trash pour figurer le tribalisme rampant (« Ahmadou Ali perd l’espoir de devenir premier ministre si Cavaye est réélu président de l’assemblée »). Encore heureux qu’il n’ait pas cité le chanteur populaire Longué Longué détenu en France pour des affaires de mœurs.

Patrice Nganang est finalement devenu quelqu’un de très fréquentable, il s’est trouvé des émules, et des disciples qui voient de l’ethnique et du tribal partout. A presque 70 ans, n’est-il pas tôt pour laisser transparaître des symptômes de sénilité ? Le professeur est-il gaga, a-t-il touché le terme d’une obsolescence programmée ou est-ce plus subtil que ça, il est en guerre ouverte contre Paul Biya, qui aimerait bien voir son fils lui succéder ? Faire le profilage ethnique d’un potentiel dirigeant n’est pas plus glorieux que théoriser la supériorité d’une race. Le professeur est donc un homme réduit, qui croit si peu en l’idée d’un peuple camerounais : il ne voit que des peuplades, nous désigne, comme le plus simplet des journalistes, « les populations ».

Après avoir servi un régime réputé tribaliste, il voudrait par acquit de conscience, lui substituer un régime tribaliste (fondé sur les tribus, ethnies) : c’est un philosophe « ethnofascisant » (un néologisme qu’il connait très bien). Non pas qu’il défende la supériorité d’une ethnie sur les autres, mais par le fait qu’il considère l’ethnie comme la valeur suprême.

Paul Biya doit le nommer d’urgence, sinon le Cameroun le perdra

Près de deux générations nous séparent, alors les jeunes camerounais, ceux des Villes mortes et ceux de Février 2008, voudraient lui dire qu’ils ne mangent pas de ce pain-là. C’est bien beau « la politique du ventre » de Bayart… Mais c’est une référence d’un Cameroun préhistorique, où n’existaient ni Internet, ni Twitter, ni Charles Ateba Eyéné, ni Canal2, ni Le Jour, il n’y avait que la nuit en ce temps-là et le maître Bayart pour apporter ses éclairages.

Les guéguerres ethnistes que l’on voit sous Biya existent du fait de Biya, ce n’est pas la société camerounaise qui secrète cela, mais le régime actuel qui ne la représente pas. Le ventre vous a peut-être déterminés, vous qui avez servi et défendu bec et ongles Paul Biya quand vous jouissiez de toutes vos facultés (dans les universités bien sûr)…

Mais, nous Camerounais, nés sous Biya et après les travaux de Jean-François Bayart dans notre pays (jusqu’à la fin des années 80), ne nous sentons pas concernés par les questions d’appartenance ethnique. Qui est une appartenance primaire, comme la religion dans une république exemplaire, sans conséquence sur le sens civique.

Nous ne sommes ni Eton, ni Bafang, ni francophone, ni anglophone, nous sommes camerounais et camerounophones, un point c’est tout. Et reconnaissons un droit égal à tous les individus issus de groupes minoritaires, comme les Pygmées, les albinos, ou les Efik (groupe ethnique présent à Bakassi), à présenter leur candidature et à défendre leur projet pour le Cameroun.

Ce déterministe d’arrière-garde nous déçoit, qui du haut de son éméritat voudrait nous donner des leçons sur l’avenir, sans avoir tiré les enseignements du passé : aucune ethnie ne s’en tire aux dépens des autres. Il a signé sa disgrâce auprès des siens (pour emprunter à sa langue) et prend le risque sans doute calculé de s’attirer les foudres de son ancien maître.

Quand ça va mal, ça va mal pour tous, ce ne sont pas les Bétis qui ont choisi Paul Biya, ce ne sont même pas les Camerounais, certains auteurs très documentés pensent que c’est la France. Mais cela est une autre histoire.

Tout est lié. C’est en essayant de diviser les Camerounais en communautés ethniques (sans aucune utilité), c’est en essayant de les distinguer suivant des religions (non indispensables), c’est en voulant justifier l’injustifiable, qu’on en arrive à fabriquer des « B.H. » (combattants de Boko Haram). Les responsables de ce qui arrive au Nord sont ceux qui à Yaoundé continuent d’alimenter l’idée et le sentiment qu’il y a plusieurs catégories de Camerounais, avec chacune des droits différents, spécifiques ou alternatifs.