Le Cameroun mieux géré que la France : Biya meilleur gestionnaire que Sarkozy ?

Ça n’est pas facile à concevoir, ça n’est pas facile à croire, et pourtant cela pourrait fort bien s’avérer défendable. Qu’y a-t-il de plus incongru : être un pays pauvre et très endetté ou être un pays riche et pourtant surendetté ? Au-delà de toute approche statistique des performances économiques, n’y a-t-il pas place pour des indicateurs de développement qui valoriseraient davantage l’humain, le mental, et les formidables richesses inexplorées du continent africain ?

La monnaie, un attribut essentiel de la souveraineté

Au 31 décembre 2010, la dette publique du gouvernement camerounais s’élevait à environ 1510 Milliards de FCFA dont 29.6% de dette intérieure et 70.4% de dette extérieure.

Il faut en finir avec l’autorité monétaire française. Car, comme la plupart des Etats de l’Afrique subsaharienne, le Cameroun n’a pas accès aux marchés financiers internationaux : le franc CFA n’est pas convertible sur le marché des devises, il n’est pas à strictement parler une devise. C’est une « contre-valeur à parité fixe » garantie par le trésor français, n’obéissant pas en conséquence à un minimum d’indépendance ou d’indispensable flexibilité.
L’Etat français agit sur cette monnaie bien plus arbitrairement qu’il ne le ferait sur sa propre monnaie, tant et si bien qu’il dispose d’une place au Conseil d’administration de la BEAC, avec droit de veto, alors que la politique monétaire de l’euro se décide, elle, à la Banque Centrale Européenne (BCE) où la France ne peut rien dicter. Quand, à cette anomalie, s’ajoute la prédominance des banques et établissements financiers et assurantiels français dans l’environnement économique camerounais (BICEC et SGBC, Allianz, Chanas, AXA), il est facile de savoir à qui s’en prendre si notre économie est si peu financée !

Les pays de la zone franc ne peuvent donc pas émettre des obligations gouvernementales, encore moins régionales : la décentralisation n’a pas jusqu’ici connu un début d’application : le maintien de « gouverneurs » créés sur décret, l’institution de délégués de gouvernement nommés par le fait du prince, et le FEICOM par exemple, sont d’ultimes symboles de ce centralisme à tout crin et cette incorrigible concentration des pouvoirs, qui nuisent tant à nos peuples sans spécialement bénéficier à nos dirigeants. En levant des fonds sur le marché financier, les Africains disposeraient d’une plus grande marge de manœuvre. (Cf. L’aide Fatale, Dambisa Moyo). Le Ghana et le Botswana ont eu recours avec succès à ces circuits de financement.
Ni obligations, ni bons du trésor, outils de financement à travers lesquels les gouvernements occidentaux (France, US, pays émergents, tous…) mobilisent des financements, moyennant un taux d’intérêt fortement régulé par les classements des agences de notation ( Fitch Ratings, Moody’s et Standard & Poor’s) et les banques d’affaires, qui stimulent ou découragent les investissements. En clair, comme ils sont plus riches et plus sûrs, le loyer de l’argent est pour eux moins onéreux. Mais, eu égard à la catastrophe grecque, à la crise financière de 2008, au recours peu glorieux au relèvement du plafond de la dette américaine, aux faibles taux de croissance des pays industrialisés, à leur dépendance aux matières premières des pays dits pauvres, eu égard à tous les agrégats non officiels sur le pessimisme des Français, le taux de suicide dans les milieux professionnels, les ravages de la drogue dans les milieux jeunes, les risques terroristes, le vieillissement démographique, sont-ils vraiment, eu égard à tout cela, plus sûrs et plus riches ?

Avec les capitaux issus des marchés, le Cameroun pourrait financer la construction d’infrastructures équivalentes à celles des pays occidentaux, la construction d’hôpitaux, d’écoles, la création d’entreprises industrielles, la construction des routes, l’embellissement du pays et la valorisation de ses richesses, etc., pour fournir un minimum vital aux citoyens, notamment la sécurité sociale en matière de santé et d’emploi. Afin de rembourser les fonds empruntés, le Cameroun élargirait l’assiette de l’impôt, augmenterait la pression fiscale sur les groupes qui exploitent nos ressources naturelles, procéderait à la commercialisation des ressources naturelles et minières encore sur les marchés financiers (bourse des commodités). Le PNB (produit national brut) de la France prend en compte l’ensemble de la richesse produite par ses ressortissants à l’extérieur de la France. Peu de pays africains bénéficient d’un rapatriement de la richesse produite par leurs ressortissants. Les transferts de fonds sont perçus comme des aides ou des transactions intrafamiliales, sans que les Etats les moins bien financièrement structurés ne suivent ou ne taxent leurs « diasporés ».

Après ce survol rapide de quelques principes de financement public, comment peut-on espérer de nos gouvernements, qui n’ont pas d’accès direct aux capitaux, qu’ils développent significativement nos nations ? Sans vouloir prendre le parti de l’inertie qui est celui de nos gouvernants, il y a lieu de noter qu’ils se battent comme de beaux diables dans les limites étroites de leur vision et de leurs esprits, formatés par l’ancien maître. Le ministre camerounais des finances se définissait vis-à-vis du président Biya comme un « porteur de sacs », dans une interview à France 24, accordée en mai 2011. Le président Biya, qui n’est pas un économiste réputé, ne peut donc être vu que comme le porteur de sac de Sarkozy, actuel président de la république, ancien ministre du budget de la France. Ils font ce qu’ils peuvent, mais c’est bien une chance que tout ce qu’ils peuvent n’est pas tout ce qui est possible, il y a encore une marge que devront investir les futures générations.

Comparaison n’est pas raison…Mais procédons !

En reprenant le mécanisme briefé ci-dessus, comment pourrait-on expliquer que la France ait une dette au 31 décembre 2010 de 1646.1 milliards d’euro dont 15.9% sont détenu par… la Chine ( !) via les bons du trésor français ? La dette publique de la France représente 81,7% du PIB (produit intérieur brut) en 2010 quand au Cameroun elle gravite autour de 20%. La croissance des pays arriérés corrélée aux minces performances de l’économie française a entraîné une baisse de la France dans le classement des pays ayant le plus fort PIB par habitant : 6e rang mondial en 2000, 17e en 2004.

En adoptant une approche technico-financière du management de nos pays respectifs, il est résulté de ce qui précède que la France est assez mal gérée, qui accumule des déficits, année après année, par rapport à la plupart des pays africains. En France, il y a eu un grand emprunt de l’ordre de 35 milliards d’euros en 2010 pour financer des projets dans la recherche et l’enseignement supérieur, les filières industrielles, le développement durable et le numérique. En 2008 déjà, le plan de relance de l’économie française avait coûté 26 milliards d’euros. Avec un tel financement de notre économie, fut-ce pour moitié, l’Afrique rattraperait son retard en cinq ans ! (L’argent évidemment n’est pas tout, tout de même…)

Placez Angela Merkel à la tête de la république ivoirienne pendant cinq ans, avec la culture qui est la sienne, avec son éducation, la Côte d’ivoire tomberait en faillite, à moins qu’avant elle-même ne décède de crise cardiaque. Savez-vous ce qu’il en coûte à l’économie mondiale d’avoir volé au secours de la Grèce depuis deux ans ? C’est bien plus d’argent qu’on n’en a jamais injecté dans toutes les économies de la zone franc depuis 50 ans.
Pourtant, les Etats africains (Cameroun inclus) sont des marchés où le taux de rendement en investissement est d’après Ernst&Young de 74% en moyenne. Même son de cloche du côté du Bureau d’analyse économique du Département d’Etat des Etats-Unis, qui estime que le taux de rentabilité interne sur les IDE (investissements étrangers directs) est en moyenne supérieur dans la zone Afrique. Voila pourquoi les banques occidentales investissent sous forme de micro-crédit en Afrique : il ne s’agit pas d’humanitaire, leur but n’est pas, tant s’en faut, de voler au secours des masses les plus humbles, mais seulement d’accaparer le marché de la pauvreté et de la misère : « business as usual. » ! What else ?

Une indépendance postiche

L’appréciation de ce demi-siècle d’existence juridique ne peut avoir l’exactitude d’un bilan comptable. La manière dont chaque Africain reçoit, interprète, se rappelle, oublie ce qui constitue à ses yeux le cours de la souveraineté cinquantenaire de la plupart des Etats du continent résulte de sa trajectoire et de sa position sociales, de son habitus, de ses représentations de l’autre -enfer sartrien ou « prochain » chrétien- et de soi -qu’elles soient systématisées ou simplement intuitives- de ses croyances et de ses convictions, de sa culture sensible, de sa structure affective et des évènements qui ont rythmé son existence. Après avoir chanté pendant 50 ans notre indépendance, nous n’allons pas danser le prochain demi-siècle, il nous faut profiter pleinement de notre souveraineté, plus particulièrement dans le domaine économique et financier.

Que faire ? Comment faire ? Pourquoi le faire ?

Certes dans la plupart des Etats africains, les populations vivent majoritairement avec moins de $1/jour, mais arrêtons de tirer à boulets rouges sur nos dirigeants, de culpabiliser, et de nous sous-estimer, finissons-en avec cette autoflagellation qui nous fait douter de nos aptitudes. La Grèce a fait faillite notamment parce qu’elle a pratiqué le faux et la corruption à grande échelle. Elle devrait avoir perdu toute crédibilité et être sortie de l’euro. Mais non, elle a bénéficié de plus de $160 milliards (a minima) depuis 2010 de la part des banques européennes, bien plus de fonds que le Cameroun n’en a reçu en cinquante ans d’indépendance de tous ses partenaires au développement.

L’initiative PPTE, combinée à l’annulation de la dette du club de Londres, au plan de désendettement du club de Paris (C2D), sont de la poudre versée aux yeux de nos populations et de l’opinion publique internationale. Dans le cas du C2D par exemple, il s’est agi de réinjecter annuellement 100 millions d’euros initialement destinés au remboursement de la dette bilatérale dans notre économie. L’entourloupe provient de ce que ce C2D est géré par les Français eux-mêmes, il y a donc des « commissions » ou « retrocommissions » à on ne sait quelle hauteur, que nous sommes obligés de consentir. Outre cela le service de la dette du MINFI (ministère des finances) continue, chaque année, à rembourser des agios supérieurs à ce que notre pays perçoit en termes de financements extérieurs. La France nous vend notre monnaie (c’est elle qui gère notre planche à billet), elle nous vend son argent, elle nous vend ses biens et services (premier fournisseur en zone franc ; ¼ des importations au Cameroun) et elle nous vend même l’annulation (le réaménagement en réalité) annoncée de sa dette : cherchez l’erreur !

Ne gagnerions-nous pas à déclarer illégale le remboursement de toute dette à l’Occident ? Plus spécialement les dettes qui ont été contractées pour des résultats jamais mesurés. L’opinion publique internationale pourrait soutenir une telle initiative, qui évidemment n’est pas envisageable en l’état actuel des choses, puisque c’est la France qui gère pour ainsi dire notre monnaie, la moitié de nos réserves de change dort dans un compte d’opération du trésor public français. Comment pourrions-nous leur échapper s’ils nous tiennent par les parties ? Il y a donc urgence à obtenir notre indépendance monétaire et financière, urgence à se réunir avec les autres Etats de la CEMAC, voire de l’UEMOA, pour briser le cercle vicieux de nos souffrances économiques. C’est le sens des préconisations contenues dans L’AIDE FATALE de Dambisa Moyo

Les financements qui sont obtenus à la suite d’accords tels que les APE sont souvent biaisés en faveur des pays riches. L’on se souvient d’ailleurs que ces derniers accords ont été conclus sous la pression. En l’espèce, l’Union européenne avait affirmé que l’aide au développement serait réduite de plus de moitié si les nations ACP faisaient la difficile. Depuis 50 ans qu’on les pratique, ces financements n’ont jamais abouti à rien, ont été détournés à leur nez et à leur barbe, donc avec leur complicité, attendu qu’ils contrôlent le système bancaire et financier.

Le système est fait de telle sorte que l’Afrique « franc » ait toujours la France comme intermédiaire au développement. Il importe de briser le système colonial dans lequel nous sommes bêtement enferrés, il nous faut « trader » sur la place internationale, pour créer des effets de levier financier, avant de penser au développement social (posé comme prioritaire par le PAS et son héritière, l’initiative PPTE) sinon c’est quasiment la quadrature du cercle. La dépendance monétaire préjudicie sur la libération de notre croissance et l’émergence de notre économie, c’est mathématique !

S’il n’est pas très malin de soutenir que le Cameroun est mieux géré que la France, neuvième puissance économique mondiale, rien n’autorise à penser que Sarkozy est meilleur gestionnaire que Biya, encore moins que le peuple français est plus méritant que le peuple camerounais : les conditions d’une saine concurrence et d’une véritable émergence n’ont jamais existé, et tous les pays de la zone franc sont à la traîne, comme par hasard !