Le blues des taxis banlieues

Les taxis de banlieues, dit taxis « clando », de Pikine (banlieue de Dakar) font grise mine. Les chauffeurs se plaignent de la concurrence déloyale et d’une injuste discrimination administrative. Reconnus par la population comme un mal nécessaire, ils font les frais d’absence d’interlocuteur pour faire entendre leurs griefs. Enquête.

De notre partenaire Le Nouvel Economiste

Le transport urbain, par son rapport avec la mobilité des acteurs du développement (biens, personnes, marchandises), est un pan essentiel de l’économie sénégalaise. Il est divisé en deux secteurs : le parapublic et le privé. Grand pourvoyeur d’emploi et source de croissance, le secteur privé domine largement la parapublic par sa représentativité (90% environ des moyens de transport) et sa diversité : plus de 3 sections : camions, cars (« Ndiaga Ndiaye » et « rapides ») et taxis. Les taxis sont subdivisés en deux sous sections : taxis ville et taxis de banlieue, communément appelés « taxis clando ». Entre ces deux types de taxis, malgré la délimitation des « territoires », l’empiétement est souvent inévitable. D’où le mal vivre des plus faibles : les « taxis clando ».

Né dans la clandestinité

Ils sont plus de 8 000 chauffeurs de clando disséminés à travers la ville de Dakar avec plus de 60 stations réparties selon l’importance démographique. C’est ainsi que leur présence est plus marquée dans les banlieues dakaroises. C’est donc 8 000 pères ou soutien de famille qui ont fait de ce secteur informel leur gagne pain. A Pikine et dans d’autres zones, les taxis de banlieue ont démarré, il y a plus de 30 ans dont 10 ans passés dans la clandestinité, d’où le diminutif « clando ». Il y a 20 ans, l’Etat a commencé à assainir le secteur en délimitant les zones d’activités et les modalités de fonctionnement. Il s’agissait, à l’origine, généralement de voitures Renault (R4) peint en vert blanc pour qu’on puisse les différencier des taxis de ville en « jaune-noir ».

Concurrence déloyale

Depuis la dévaluation du F CFA, les tracasseries se sont installées dans le milieu, disent les chauffeurs. Le droit d’adhésion a vu le jour dans les stations. Il faut désormais payer entre 20 et 60 000 F CFA selon le secteur. Avec la naissance des communes d’arrondissement issues de la décentralisation, les municipalités ont commencé, elles aussi, à exiger un permis de stationnement. L’assurance bleue pour les transports en commun s’est substituée à l’assurance simple et passe de 120 à 250 000 F CFA par an. A cela, s’ajoute la concurrence déloyale de certains particuliers (et ils sont nombreux) qui, « pour joindre les deux bouts maraudent et marchent sur nos plates-bandes », déplore Ibrahima Bâ, chauffeur propriétaire de « clando ».

Au départ de chaque course, nous devons payer au « coxeur » (rabatteur de clients) 100 F CFA. « Et n’en parlons pas des contraventions de la police et de la concurrence des « cars rapides », le dimanche, qui demandent la moitié des prix qui nous effectuons », lance un chauffeur qui préfère garder l’anonymat. Il estime la moyenne de leurs recettes journalières entre 6 000 et 8 000 F CFA, des sommes atteintes pour un « car rapide » avec juste avec un aller-retour.

Trier les chauffeurs

Ibrahima Diop dit « Grand Sérigne Ndakarou », adjoint au chef de garage, abonde dans le même sens tout en apportant certaines précisions. Il souligne par exemple que « le droit d’adhésion nous permet de faire le tri entre les chauffeurs sérieux qui veulent travailler durablement en restant dans la même station et les opportunistes d’un jour ». D’un autre côté, cet argent récupéré leur permet d’assister les collègues en cas de mauvaise passe (chômage, accident, etc.) et même dès fois pour commettre des avocats en cas de démêlés avec la justice. Les 100 F CFA donnés à chaque départ, sont collectés journellement et partagés par la suite aux différentes personnes qui officient au niveau des garages (rabatteurs, chauffeurs momentanément au chômage, etc.)

Les chauffeurs de « taxis clando » sont affiliés au syndicat des transporteurs. Ils sont en train d’effectuer des démarches pour, disent-ils, « obtenir gain de cause ». Les principaux problèmes qu’ils pointent du doigt : l’anarchie de la circulation, l’état défectueux des routes qui abîment leur seul outil de travail et le blocage sans autorisation des routes à cause de cérémonie familiale ou autre. L’ensablement des routes, le droit de stationnement au niveau de deux garages et surtout le cauchemar lié à l’assurance bleue qui pousse la police à multiplier les rafles et mises en fourrière sont autant de griefs que dénoncent également les chauffeurs.

Mesures injustes

A la commune d’arrondissement de Pikine, M Ousmane Boye, responsable à la Banlieue Aménagement Service (BASE) balaie d’un revers de main certains de leurs doléances. « Le droit de stationnement, dit-il, est payé par tous les transporteurs du Sénégal. La loi 96-09 de 1996 portant sur la décentralisation et les transferts de compétences nous donne une autonomie dans la gestion de notre territoire, renseigne-t-il. En retour, nous leur demandons que 100 F CFA par véhicule et par jour pour le permis de stationnement. »
Bara Ndiaye, rabatteur à la station trouve cette mesure injuste. « Pourquoi ils n’appliquent pas la même chose aux autres taxis et cars urbains qui sont dans le même secteur que nous », s’interroge-t-il. Pour les autres revendications, M Boye situe le combat ailleurs. L’instauration de l’assurance bleue n’est pas de notre initiative et l’objet de leurs rafles est souvent une routine de police, tient-il à préciser. S’ils se mettent en règle, ils pourront alors réclamer leurs droits, a-t-il souligné.

Lourdeur administrative je vous salue

Le chef de garage est d’un autre avis. « Nous sommes en règle avec la police ; lorsqu’il s’agit de nous elle (la police) sévit en cas de manquement et ferme les yeux lorsqu’il s’agit des autres. Nous nous aussi nous attendons notre part de démocratie ». Pour éclaircir ce point, nous nous sommes adressés aux autorités compétentes à travers la police de Guédiawaye. Après avoir décliné l’objet de notre visite, un policier nous désigne son chef de poste qui, à son tour nous indique le bureau du Commandant du corps urbain. Ce dernier nous renvoie vers son secrétariat, qui à son tour nous balance vers le bureau des contraventions. Après 45 minutes d’attente devant une porte fermée, nous nous sommes rendus à la Gouvernance de Dakar pour plus d’informations.

L’attaché de cabinet du Gouverneur, au fait de l’objet de notre visite, nous recommande d’aller voir le Conseil Exécutif des Transports Urbain de Dakar (CETUD) qui a affiché toute sa lourdeur pour répondre simplement à 6 petites questions. Il fallait écrire une demande d’audience adressée au Secrétariat à l’attention du Directeur pour pouvoir informer notre public. La lourdeur administrative vous salue ! Difficile de trouver des solutions après avoir situé tous les problèmes.

Fara Michel Dieye