Le blues des Afrikaners

Sept ans après la fin de l’apartheid, la réforme agraire en Afrique du Sud peine à se réaliser. Si le principe des réparations est accepté de tous, difficile de s’entendre sur ses modalités. Pour les fermiers blancs du Transvaal, la  » land reform  » n’est pas l’apocalypse. Juste la fin d’un monde. Le leur.

 » Peu importe que ce soit légal, c’est injuste « , maugrée Willym Lyuys. Avec ses frères afrikaans et camarades du syndicat agricole, le Transvaal Agricultural Union (TLU), Willym Lyuys règne sur les propriétés immenses du Transvaal. Cinq millions d’hectares de  » bonne terre boere « . Ses ancêtres les ont acquis durement, après avoir fui les Britanniques entre 1834-1839, lors du Grand Treck. Puis lors de la guerre des Boers. Enfin, à la faveur du Land Act de 1913, qui interdit aux Noirs d’être propriétaires terriens. Sa prospérité de  » Blanc africain « , il juge qu’il ne l’a pas volée, même s’il jure aujourd’hui que les expulsions des trois millions de Noirs entre 1960 et 1982, par le régime de l’apartheid,  » n’étaient pas une bonne chose « .

La disparition d’un monde

Willym Lyuys a le blues. Il sait que son monde n’est plus. Mais il s’y accroche car il ne conçoit pas une Afrique du Sud  » sans Afrikaners « . Et être Afrikaner au Transvaal, c’est être grand propriétaire. Non seulement d’une terre, mais aussi d’une culture et d’une Histoire. Aussi chaque secousse dans ce monde a-t-elle des relents de cataclysme : la semaine dernière, la réforme agraire promise par le Congrès National Africain à son arrivée au pouvoir en 1994 et qui traîne en longueur, a connu un début d’application. L’un des voisins de Willym Lyuys, Willem Pretorius, a en effet reçu l’ordre du gouvernement de vendre sa ferme aux autorités afin que celles-ci la restituent aux communautés noires expulsées dans les années 60.

Ses arguments, savant mélange de raison et d’affect, Willym Lyuys les livre sans fards sur le mode  » mettez vous à notre place  » :  » L’Afrique du Sud ne serait pas le pays le plus riche du Continent sans notre travail. Nous avons défriché les terres, bâti les infrastructures sanitaires, de transport, électrifié le pays. Les industries, les services, les banques ont prospéré sur notre succès. Maintenant on nous tue et on met nos titres de propriété aux enchères « .

La terre et le sang

En un an, 119 fermiers ont été assassinés dans des attaques de fermes que tous soupçonnent d’être le fait d’activistes noirs. Selon le syndicat rival, l’Agri South Africa (libéral et multi-ethnique) 5% de ses 63 000 fermiers adhérents auraient été victimes d’ « attaques violentes, ces cinq dernières années ». Pour Jaspie Gobler, secrétaire général de l’Agri South Africa, la réforme agraire promise par l’ANC, qui prévoit la restitution de 30% des terres arables aux ouvriers noirs privés de propriété sous l’apartheid, a trop traîné et se déroule mal.  » Ces réformes sont justes et nécessaires mais elles s’effectuent de façon irrationnelle. Le principe des indemnisations est acquis mais leur montant n’ a toujours pas été négocié. En outre, il faut prendre conscience que le mal fait par l’apartheid n’est pas totalement réparable. Certaines expulsions de métayers ont eu lieu il y a plus de quarante ans. Leurs descendants n’ont pas forcément la culture, ni les compétences pour travailler la terre. Les jeunes qui ont végété toute leur vie dans les Townships ne possèdent pas le savoir-faire de leurs parents. Rien ne serait plus absurde que de confier des terres à des gens qui ne sauraient quoi en faire « , expose Jaspie Robler.

L’épouvantail zimbabwéen

Dès sa prise de fonction, le gouvernement de Nelson Mandela a pris conscience que les réformes agraires seraient beaucoup plus délicates à mener que prévu. En un an, le ministère en charge des programmes a vu ses services crouler sous les demandes et ses exigences budgétaires tripler. Lorsque l’Etat, qui s’était emparé des terres au nom du  » Group Areas Act  » (regroupement géographique des personnes selon leur race), se retrouve aujourd’hui propriétaire (illégal, car sans titre de propriété), la restitution est facile. Mais quand il s’agit d’un propriétaire privé, en clair, un fermier blanc, l’affaire se complique. Les anciens métayers doivent d’abord porter plainte auprès d’une commission. Celle-ci les transmet à un tribunal qui doit prononcer un verdict en fonction de mécanismes d’indemnité et de droits loin d’être au point.

Au Nord, le terrible exemple du Zimbabwe résonne aux oreilles de tous comme un sinistre avertissement. Depuis l’indépendance du pays en 1980, les réformes agraires n’ont toujours pas été menées. Résultat : une déception d’une telle ampleur dans les communautés rurales que le président Robert Mugabe, surfant sur ce ressentiment, a su se faire réélire en encourageant les violences des « vétérans » sur les terres des anciens maîtres. « Nous n’en sommes pas là, fort heureusement, estime Willym Lyuys. Au Zimbabwe des milices assassinent des fermiers en toute impunité. Nous respectons la loi de notre pays et, pour l’instant, nous avons confiance en elle ». Pour l’instant.