Le bidonville de Kibera, entre désespoir et résistance

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Le Forum Social Mondial, qui a débuté le 20 janvier dernier, à Nairobi, la capitale kényane, a démarré à Kibera, le plus gros bidonville de l’Afrique de l’Est. Illustration d’une Afrique qui a du mal à contenir sa forte urbanisation, il est aussi l’expression de la lutte des Africains pour leur droit au logement. Reportage.

C’est de Kibera qu’est partie la marche qui a ouvert, samedi dernier, le Forum Social Mondial 2007, le premier qui se tient sur le continent africain, jusqu’au 25 janvier. Les altermondialistes ont mis ainsi en lumière le plus grand bidonville d’Afrique de l’Est. Plus de 750 000 personnes y vivent. Une exception qui confirme la règle dans cette partie Est de la capitale kényane qui abrite en majorité une population aisée. Le bidonville est aujourd’hui surpeuplé. « Au Kenya, la terre appartient à Etat, affirme Obilo Ngongo, un jeune kenyan de 23 ans, pour expliquer cette rapide expansion du bidonville. Les gens envahissent les espaces libres et construisent même des cabanons qu’ils font louer. Ils tirent l’électricité et il y a de l’eau courante.»

Kibera_co_mche-2.jpgSon ami Gilbert Nyangor, avec qui il côtoie assidument l’Alliance française de Nairobi, habite, lui, Kibera. « Je suis né ici », clame-t-il fièrement. Mais contrairement à ses voisins, Gilbert habite avec ses parents dans une maison en dur. Une situation privilégiée qui dénote pourtant, pour de nombreux citadins, de la difficulté de se loger décemment dans les villes. Le problème est d’autant plus crucial qu’environ 72 % des Africains, selon le Programme des Nations unies pour les établissements humains, ONU-Habitat, vivent dans des bidonvilles. Le continent africain est celui, dans le monde, qui connaît la plus forte urbanisation. D’ici 2020, près de la moitié de sa population résidera en zone urbaine, a affirmé sa directrice exécutive Anna Tibaijuka.

Entre désespoir et résistance

sports_kibera.jpgKibera est un microcosme de la pauvreté où se déroule un singulier quotidien. Au marché, on trouve de tout. Seul hic : il devient un parcours boueux dès que la pluie fait son apparition. Au détour des rues jonchées d’ordures qui y mènent, se cache un télécentre qui, malheureusement, n’attire pas encore. Plus loin, à l’entrée du marché, trône un garage et un salon de coiffure. Comme souvent dans les grandes artères du bidonville kényan, ces lieux de beautés côtoient d’étonnantes échoppes dont le bric à brac laisse perplexe la clientèle inhabituelle. Quelque part, au milieu de cet amas de maisons en tôle ou en bois, siège une salle de retransmission où les images arrivent … par satellite. Le sport y est roi et tous les paris sont possibles. Puis, quand le football n’arrive plus à distraire du sombre quotidien, on s’en remet au chang’aa. Le seul alcool que peuvent encore se payer de nombreux bidonvillois. Moins onéreuse que la bière, cette boisson illicite, traditionnellement distillée à partir du mil et du sorgho, contient un très fort taux de méthanol. Sa consommation est à l’origine de nombreux décès et est devenue un fléau national au Kenya.

rue_kibera.jpgA Kibera, le désespoir n’a cependant pas annihilé toute volonté de résistance. En 2004, le gouvernement kényan contraint plusieurs milliers de personnes, installées sur le tracé des voies ferrées qui traversent le bidonville, à quitter leurs habitations de fortune. Pour faire entendre leurs droits, la Fédération des habitants de bidonvilles, Muungano wa Wanavijiji, créée en 1996 pour faire face à l’éviction massive de bidonvillois, monte au créneau face au gouvernement. Plus généralement, rattaché au réseau Slums Dwellers International (SDI), elle conduit, à l’instar des autres fédérations du réseau, des actions pour aider les bidonvillois à reconstruire des habitations en s’appuyant sur un service communautaire dont le cœur est la collecte d’épargne. « L’épargne est surtout une façon de créer un lien social », précise Stephano Marmorato du SDI. La collecte journalière est en effet l’occasion pour chacun des membres de la communauté de donner de ses nouvelles aux autres. « S’il ne peut pas participer, il est obligé d’expliquer pourquoi il ne peut pas respecter ses engagements ». La fédération peut ainsi lui apporter son aide, celle que peuvent aussi solliciter des futurs petits entrepreneurs. Une preuve supplémentaire de ce que les vijiji (villageois, bidonvillois en swahili) de Kibera s’emploient, chaque jour, à prendre le dessus sur la misère, déjà persuadés qu’ «Un autre monde est possible».