Larbi Nasra : « Je dérange… »

Larbi Nasra, homme d’affaires énigmatique est une figure incontournable de la Tunisie moderne. Il dirige la première chaîne privée de l’histoire de la Tunisie, Hannibal tv qui avait révolutionné le paysage audiovisuel à son arrivée. Persécuté dit-il par le régime Ben Ali, puis éclaboussé par l’accusation de haute trahison sous le premier gouvernement transitoire qui s’est ensuite rétracté, il n’a pas l’air de vaciller. Mécène pour les uns, ambigu pour les autres, son personnage a attisé toutes sortes de rumeurs relayées parfois par la presse. Fort de ses succès, Il se refuse à faire profil bas et n’en reste pas moins, imposant et doté d’un ego surdimensionné. Il choisit de se préserver de la machine médiatique, ignorant les racontars qui circulent sur lui quitte à cultiver le mystère. Il considère que son travail et son passé parlent pour lui et que ses ennuis sont dus à sa liberté de ton et aux initiatives qu’il prend avec sa chaîne. Le 27 mars nous l’avons rencontré à Paris, où il réagissait pour la première fois, non sans passion, et répondait à toutes nos interrogations en exclusivité.

Afrik.com : M. Nasra, vous êtes un personnage médiatique que l’on connaît paradoxalement peu, votre personne attise la curiosité et plusieurs rumeurs circulent sur vous, qui êtes vous ?

Larbi Nasra :
Je suis Larbi Nasra, homme d’affaires et lanceur de Hannibal tv, après, les rumeurs c’est le lot de tout homme qui réussit.

Afrik.com: Les rumeurs vous disent dangereux et vous prêtent d’autres activités comme le commerce d’armes.

Larbi Nasra:
Là, comme vous le dites si bien, c’est de la rumeur, à laquelle il ne faut pas accorder plus de crédit que cela. Vous êtes journaliste et vous le savez bien, tous les gens qui réussissent ont leur lot de médisance et j’ai toujours refusé de m’y arrêter. Les choses avérées ne restent pas au stade de rumeurs, elles sont corroborées par des réalités concrètes et des preuves, donc trafic d’armes, traites de blanches, vendeur de Nivea, je me sens au-dessus de tout ca, mon travail et mon passé parlent pour moi. Je n’écoute pas ces inepties.
Qui peut se targuer d’avoir traficoté avec moi, de m’avoir vendu ou acheté des armes ou même de s’être saoulé avec moi ? Les gens qui réussissent ne sont pas forcément des voyous. Et moi particulièrement, je dérange avec Hannibal tv. Je suis un homme pieux et honnête et je n’admets pas ce genre de choses. Je m’en remets à Dieu, il est le plus juste des juges. J’essaye de travailler, d’avancer, d’aider les autres comme je peux et de laisser dire. On finit toujours par se faire rattraper par ses péchés, regardez Ben Ali, il a amassé des milliers de millions, il en a fait quoi ? Il ne peut même plus fouler le sol de notre pays.

Afrik.com : Justement parlons de votre background comment avez-vous commencé, quel est l’origine de votre fortune ?

Larbi Nasra :
Je ne dispose pas de ce qu’on pourrait qualifier une fortune, la preuve, je suis endetté jusqu’au cou avec la banque ! Jeune, j’ai tenu l’imprimerie de mon père que j’ai vendue après quelque temps. Avec ce pécule, je me suis installé à Tunis en créant ma société de promotion immobilière dont j’ai encore la patente. J’ai commencé par construire des appartements, cela a marché au bout de plusieurs années de travail, j’en tirais des revenus confortables, ce n’était pas des milliards non plus. A partir de cela, j’ai pu investir dans une société de négoce international, qui s’est pérennisée.

Afrik.com : Quel type de négoce ?

Larbi Nasra :
L’électroménager et surtout la téléphonie, c’était mon créneau. J’ai fait beaucoup d’affaires dans ce domaine en collaborant part exemple avec Alsthom, Alcatel, Thomson, et Siemens. Je parle de la téléphonie fixe bien entendu, le mobile à l’époque n’existait pas. J’ai aussi, dans une moindre mesure, travaillé avec Telefunken et Kelvinator pour les réfrigérateurs, j’étais l’intermédiaire entre ces sociétés et quelques pays clients du golfe comme l’Irak avant la guerre, le Koweït etc. Je touchais mes commissions. Voilà mon parcours, quand vous parlez de fortune, vous m’étonnez. 4 millions d’euros après 40 ans de carrière internationale suivie, à bosser nuit et jour sans relâche, je prenais l’avion au moins 10 fois par semaine, parfois 3 fois dans la même journée…

Ensuite, j’ai commencé à m’intéresser à la production audiovisuelle par un petit projet en Egypte avec des gens très connus. On a essayé de faire affaire ensemble, mais ca n’a pas marché. J’estime quand même que j’ai gagné en expérience. A partir de là, j’ai décidé de monter une affaire dans l’audiovisuel en Tunisie. Je n’avais pas pensé à une chaîne, au départ je voulais juste une boite de production. En gros je comptais vendre des formats aux médias et à Sheikh Salah que je connaissais. Ce n’était pas pour moi, c’était pour mon fils Khaled. Moi, à l’époque je me plaisais dans le négoce international.

Afrik.com: A ce jour, votre activité se limite à Hannibal tv?

Larbi Nasra :
J’ai conservé mon bureau de négoce international, et je fais encore quelques opérations. Je gère Hannibal tv qui ne me rapporte pas d’argent. Au contraire j’en arrive à y injecter de l’argent en plus.

Afrik.com : La chaîne n’est pas rentable ?

Larbi Nasra :
En ce moment, ce n’est pas rentable, mais je suis engagé jusqu’au cou, il y a plus de 300 salariés là-dedans que voulez-vous que je fasse ? Ca ne veut pas dire non plus que je paye 100 % des charges de ma poche, mais sur 2010 par exemple je suis en déficit de 900 millions.

Afrik.com : Pourtant, vous aviez des publicités récurrentes sur votre chaîne. Certains programmes proposés marchaient très bien et étaient souvent interrompus par de la publicité.

Larbi Nasra :
Mais le plus gros, la pub en masse réelle a été détournée par Belhassen Trabelsi pour Cactus. De la pub on en avait oui, mais à quelles conditions ? Je bradais les espaces publicitaires à des prix vraiment bas pour recueillir la partie que vous voyez. Malgré ces efforts, cela ne couvre pas la totalité des charges fixes, Mes recettes couvrent à peu près 90% des dépenses liées au fonctionnement de la chaîne, il ya donc environ 10% à payer en plus. Dernièrement, je me suis engagé pour un crédit bancaire de 1,5 million de dinars pour palier cela, avec la BIAT, ce n’est pas un secret, j’ai signé 15 traites. J’aurais eu une fortune, comme vous dites, je n’aurais pas eu recours au crédit bancaire avec ce que ça implique comme risque et intérêts. Parfois, je fais comme tout le monde, la chachya ( chapeau ) de l’un sur la tête de l’autre pour m’en sortir et permettre à cette chaîne de continuer,
Je suis tenace et très croyant, je crois en ce que je fais et je tiens bon tant que j’ai l’assentiment de Dieu. Je me suis accroché malgré les soucis financiers et les magouilles de l’ancien régime contre moi, à cause de ce qu’Hannibal tv osait montrer.

Afrik.com : Et que montrait Hannibal TV? Qu’était Hannibal TV du temps de Ben Ali ?

Larbi Nasra :
Malgré d’énormes contraintes, Hannibal tv a bouleversé le paysage médiatique. On avait osé montrer les démunis, les oubliés du système, on est allé dans les régions et on ouvrait des brèches. Comme vous savez, notre licence nous interdit toute émission à thème politique. Dès le début, nous avons cependant contourné cela avec des émissions plutôt innocentes en apparence. Je vous citerai par exemple, « bila moujamala » ( sans complaisance) et « bel makchouf » ( en clair ) une émission qui a progressivement signalé les magouilles politico- financiero- sportives qui étaient à l’image des scandales de corruption de l’état.

Quand j’ai commencé en 2005, mon objectif était de changer le visage audiovisuel de la Tunisie et présenter une alternative avec les moyens du bord. Nous avions préludé à cette révolution, tout en composant avec les contraintes imposées. Nous avons été les premiers, et les seuls d’ailleurs à montrer les gens nécessiteux vivant en dessous du seuil de pauvreté, à leur donner la parole, à démontrer le contraste entre le vécu de ces populations et le discours officiel. J’avais une seule idée en tête, sortir le paysage audiovisuel tunisien de son coma et éveiller les esprits. Les journalistes étaient muselés et c’était compréhensible; si un patron de journal laissait paraitre un article courageux, l’ATCE lui fermait les accès à la pub et au sponsoring, il se retrouvait vite en faillite. Certains journalistes s’en retrouvaient menacés, un mot déplacé et c’était la sureté de l’état qui s’en occupait, moi, en plus, j’étais opprimé par un cahier de charges qui pouvait me conduire en prison.

Afrik.com: Que stipulait-il ?

Larbi Nasra:
Ma licence était liée à un cahier des charges précis pour limiter toute initiative avec des pénalités en plus. Pas le droit aux programmes politiques, pas de talk show qui traitent de près ou de loin de la politique, même pas le droit de faire du micro trottoir, même pas le droit à un bulletin d’info…

Afrik.com: Mais vous avez diffusé des talk show à caractère social qui trempaient souvent dans la politique, des flashs infos.

Larbi Nasra:
Parce que moi j’ai osé, parce que je suis allé quelquefois à la confrontation jusqu’au bras de fer. A cause de ca, on m’a extorqué 2 millions de dinars, on me les a pris de force. Du racket en somme, une pénalité imposée dans les conditions de la licence que j’ai dû signer pour obtenir le droit d’émettre. Par la suite, ils ont combiné des histoires qui m’ont conduit au pénal : arrestation, juge d’instruction, prise d’empreintes. J’ai dégusté, notamment pour une sombre histoire de données personnelles dans l’émission « el moussemah kerim », par rapport à un père qui avait abandonné sa famille en Irak. En 2009 j’ai porté plainte contre l’Etat tunisien, n’en pouvant plus de ces méthodes, et je peux le prouver.

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Afrik.com: Pourtant, en raison du mariage de votre fils avec la nièce de Leila Trabelsi, les relations avec le palais présidentiel devaient être beaucoup moins tendues, pour ne pas dire familiales.

Larbi Nasra:
Mais pas du tout, pas du tout en fait, Leila Trabelsi me considérait comme un ennemi à abattre et je recevais des menaces très précises! On n’a jamais eu de rapports familiaux comme vous dites, c’était tout sauf ça. Quand j’ai su que la femme que mon fils allait épouser était parente de Leila Ben Ali, j’ai tout de suite refusé cette relation, et je lui ai dit : cette famille ne va nous apporter que du malheur, la proximité avec eux va nous exposer davantage à eux, mais il a tenu bon, il était amoureux… Mais cette histoire tout le monde la connaît.

Afrik.com: Pourquoi dites-vous « ennemi à abattre » ?

Larbi Nasra :
Tenez par exemple. J’avais embauché une présentatrice. Très vite, on est venu me dire de la licencier parce qu’elle aurait été la maîtresse de Ben Ali. J’ai ignoré l’avertissement et je l’ai maintenue à son poste, ça a fait un tollé. C’est ça des relations familiales pour vous ? Si j’avais considéré Leila Ben Ali comme une alliée j’aurais évité de la contrarier ainsi. Le retour de bâton n’a pas tardé. On m’a envoyé monsieur Boutar de Mosaïque FM avec M. Rafaa Dkhill ministre de la communication, pour monnayer mon entreprise qui allait m’être confisquée par rachat ou par la force. Ensuite on m’est tombé dessus pour un contrôle fiscal, un contrôle CNSS. Les enquêteurs n’ayant finalement rien de trouvé de frauduleux, on s’est rabattu sur mes crédits dans les banques. La STB m’est tombée dessus en me mettant toutes mes traites d’un coup et m’a mis mes voitures en vente. Vous imaginez ! C’en était fini pour moi, ils m’avaient eu ! En fait j’avais eu un prêt de 3 millions de dinars au près de cette banque pour la chaîne. Bref, je me suis démené et j’ai réussi in extremis à sauver la mise, grâce à une banque privée, la seule qui a accepté de me prêter cette somme, à condition que je signe les traites cette fois à titre personnel.

Afrik.com : Vous n’avez pas agi en justice ?

Larbi Nasra :
Mais vous ne pouviez rien faire à l’époque de Ben Ali contre ce genre d’agissement, absolument rien. La preuve, ma plainte concernant la redevance de 2 millions de dinars qui m’ont été extorqués, n’avait pas abouti. Je me faisais filer par des inconnus, racketter, menacer, on me monnayait mon entreprise, me collait de fausses accusations.

Tenez là, je reprends d’anciens dossiers et je repars en justice. Par exemple, le ministère de la communication m’avait commandé des films pour promouvoir la concertation avec la jeunesse. Je leur ai livré près de 60 films qui m’ont couté plus de 8 millions de dinars. J’ai donc facturé avec le nombre de minutes et de passages à l’antenne, puisqu’ils ont été projetés toute l’année, et ça a chiffré dans les 15 millions de dinars. Mais le ministère refuse de payer, je refais la facture avec plus de 60% de remise, mais on me répond que si j’insiste il ne m’arrivera rien de bon, j’ai même reçu une lettre dans ce sens.

Afrik.com : Malgré tout, on peut dire que vous étiez toléré…

Larbi Nasra :
J’ai arraché mon créneau et grignoté dans la marge, ce n’était pas de la tolérance. Quand je vous dit que Belhassen Trabelsi visait Hannibal TV, qu’on m’envoyait des hauts fonctionnaires négocier et menacer, quand on m’annonce que c’est le père de Sakher el Materi qui va tout reprendre alors même que je ne compte pas vendre, je ne vous raconte pas les tractations musclées et le va et vient incessant. Mais j’ai tenu bon, j’étais prêt à bruler la chaîne plutôt que de la céder. Tant que je pouvais agir, je le faisais, les émissions et diffusions que Hannibal TV a fait étaient pionnières.

Afrik.com : Pourtant, certaines émissions dont vous vous félicitez n’avaient pas fait long feu. L’une d’entre elles, j’irai dîner chez vous « bidoun istedhen », s’était brutalement arrêté…

Larbi Nasra :
Oui en effet, le palais a agi. Vous voyez le danger auquel je m’exposais… Et il n’y avait pas que cette émission, il y avait « dairat el dhaou » (faisceau de lumière) interrompue à cause de l’association Basma de Leila Ben Ali, et malgré ca, j’ai repris la diffusion de cette émission. Pour l’émission que vous citez, j’ai aussi repris la diffusion après quelque temps.

Afrik.com : En effet, mais à la reprise de cette émission, les familles visitées n’étaient plus aussi démunies, elles étaient dans la moyenne, quelques fois modestes, mais pas démunies et dans un besoin choquant.

Larbi Nasra :
Mais l’exploit était de s’en être sorti après de telles diffusions et d’avoir pu reprendre l’émission. Bien entendu ce n’était plus pareil, mais on a essayé de composer avec les possibilités sans maquiller la réalité. Je ne pouvais pas non plus me permettre de tout perdre, cela aurait été une fin tragique pour tous nos combats et ce qu’on avait réussi à faire dans le paysage audiovisuel tunisien. Donc je jouais à déminer les choses tout en continuant à grignoter les limites. Quand je sentais que ca allait exploser, je me retirais à l’abri, dès que je sentais le climat moins chargé, je revenais à la charge, à la moindre possibilité, je passais l’actualité à l’antenne, comme par exemple pour les stades.

Afrik.com : Malgré cela, on ne peut pas dire que Hannibal faisait uniquement dans la résistance, lors des présidentielles 2009 par exemple, la chaîne avait diffusé des spots en faveur du président candidat.

Larbi Nasra :
C’était obligé, on ne pouvait pas refuser. Mais nous avions diffusé des séquences courtes par rapport à ce qui était demandé et ce qui se faisait sur la chaîne nationale. Vous savez, on risquait un retrait de licence à tout moment et on était aussi inquiété par rapport au ton de nos émissions, il fallait jouer au chat et à la souris. J’ai été menacé, harcelé, c’était dramatique.

On était les seuls à montrer les violences et les révoltes dans les stades et autour, à éveiller les esprits des spectateurs et des intervenants qui vivaient dans des conditions exécrables et officiellement inexistantes en Tunisie, nous avions préparé cette prise de conscience, alors que la famille régente paradait en Rolls Rolls et amassait par la force les milliards… C’était ca la première mèche de la révolution, les conditions sociales. Nous avons travaillé dans des conditions très difficiles et j’étais particulièrement visé et vulnérable !

Afrik.com : Venons-en à votre arrestation.

Larbi Nasra :
Le premier gouvernement était miné par les caciques de l’ancien régime, et chez ceux là, dans leur majorité, je n’avais pas bonne presse, je n’étais pas du tout apprécié, alors composer avec moi alors que la presse s’est libéralisée, ne devait pas leur paraitre évident. Alors qu’eux tremblotaient devant Ben Ali, moi je me débrouillais pour contourner la censure et j’allais d’autres fois à une franche confrontation.

Afrik : Mais que vous a-t-on reproché ?

Larbi Nasra :
D’après moi, et c’est un avis, une impression tout à fait personnelle, parce que je n’ai pas à ce jour plus de précisions, je pense que le souci vient essentiellement de cette émission qui du 15 au 22 a été émise en direct. Je pense qu’à leur sens nous avions exagéré. Alors que d’autres medias faisaient dans la retenue, nous mettions crûment sur l’écran ce que vivait le pays comme instabilité sécuritaire et sociale et pointions les difficultés… Cette chaîne a de l’audience, elle devient dangereuse, comment la museler, il fallait une accusation très grave qui justifierait la coupure totale, je vous rappelle qu’on m’accusait de haute trahison et de complot contre la sureté de l’état.

Le 15 donc après avoir diffusé des documentaires et observé la situation, j’ai installé un espace libre en direct 24h/24, sur l’antenne. Les animateurs se relayent, les citoyens appellent, donnent leur avis, signalent des agressions, notamment les premiers jours qui ont été mouvementés, nos journalistes signalent à leur tour les quartiers en difficulté à l’armée, les intervenants font part de leurs idées, expriment leurs doutes, on faisait tout passer sans coupure, et c’était tant mieux, nos animateurs rassuraient les spectateurs effrayés et réagissaient en direct. Mais apparemment communiquer sur l’état du chaos dans lequel était le pays déplaisait fortement.

Afrik.com : Mais qui a décidé votre arrestation ?

Larbi Nasra :
Mais le nouveau pouvoir, le premier gouvernement d’après Ben Ali.

Afrik.com : Qui exactement ?

Larbi Nasra :
Le ministre de l’intérieur certainement et par extension le gouvernement, on peut difficilement imaginer qu’une accusation et des agissements pareils aient été faits sans coordination et à l’insu du premier ministre et du ministre de l’intérieur.

Afrik .com: un ministre du gouvernement est venu présenter les excuses du gouvernement, vous le comptez aussi dans la partie ?

Larbi Nasra :
je n’ai pas plus d’information.

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Afrik.com ; L’armée a-t-elle joué un rôle la dedans ?

Larbi Nasra :
Non je ne pense pas.

Afrik.com : Les charges sont lourdes, sur quoi s’est-on basé exactement pour l’accusation ?

Larbi Nasra :
Comprenez bien, l’objectif premier étant de fermer la chaîne, un acte gravissime que même le dictateur n’avait pas fait. L’interruption après l’annonce de la libéralisation de la presse d’une chaîne aussi populaire allait déclencher un vaste émoi. Me diaboliser avec de telles accusations justifierait ces actes. Ils devaient vraiment se sentir menacés et aux abois pour aller aussi vite et commettre des gaffes d’amateurs ! 1ere erreur : le complot à la tête de l’Etat suppose un groupe, suppose que je complote avec une ou plusieurs parties, elles n’ont jamais été évoquées, le seul élément du dossier c’est moi et mon fils. 2eme erreur : ils ont sous-estimé l’intelligence de la population et la grande popularité de la chaîne. Il y a très vite eu une vaste mobilisation, après l’onde de choc. 3eme erreur : le dossier d’accusation n’avait pas de fondement.

Afrik.com : Comment s’est passée votre arrestation chronologiquement et dans le détail ?

Larbi Nasra :
J’étais au lit chez moi, je venais de rentrer de Paris après une opération du dos. Je reçois l’appel d’un de mes employés qui me presse de regarder la chaîne nationale, et là c’est le choc. Je vois le déroulé annonçant mon arrestation ainsi que celle de mon fils. Je me suis levé et en descendant de chez moi, je me suis fait cueillir par de nombreux policiers en cagoule, l’un d’entre eux m’a tiré très violemment par le bras, j’en ai gardé un bleu durant 10 jours. On m’a mis une cagoule sur la tête, et on m’a emmené au ministère de l’intérieur.

Afrik.com : Vous étiez avec votre fils ?

Larbi Nasra : Non, on m’a emmené seul, mon fils je ne l’ai vu que plus tard dans la soirée dans les locaux de la police criminelle.

Afrik.com: Avez-vous gardé la cagoule durant les interrogatoires ?

Larbi Nasra :
Oui durant l’interrogatoire au ministère de l’intérieur, et dès le départ en voiture, l’un d’eux s’était approché de moi en me disant, ce n’est pas contre vous M. Nasra, c’est pour la confidentialité, le facebook et tout ca… J’ai rien compris.

Tout d’abord, c’était un dimanche, ils n’avaient pas le droit. Quel procureur ou juge pouvait délivrer un mandat un dimanche alors que les seules arrestations en jours de repos se font pour le flagrant délit ? Toute la procédure était vide de sens. En plus j’ai été accusé alors que j’étais encore chez moi. Normalement, je devais passer devant un juge d’instruction et être mis en examen pour que l’accusation me soit signifiée. Bref, une fois dans les locaux de la sureté de l’état, Ils m’ont posé des questions à dormir debout

Afrik.com: Par exemple ?

Larbi Nasra :
Par exemple : comment tu t’appelles, comment s’appelle ta femme, le nom de tes enfants, ils sont mariés ou pas, ou encore : où avez-vous caché les munitions… Je tombais des nues, déjà on m’accusait de complot et je ne savais pas qui étaient mes supposés complices, ils ne le savaient pas eux-mêmes, c’en était ridicule. Les agents ne savaient pas réellement pourquoi ils étaient là, ça se ressentait par leurs questions ridicules et leur attitude. Ils ont de l’expérience et ils ont compris qu’il n’y avait aucun fondement,

Afrik.com : Peut être soupçonnait-on un complot avec l’ancien rais

Larbi Nasra :
D’abord on ne me l’a jamais dit. Et puis, la sureté de l’Etat savait mieux que quiconque quelle était la nature de mes rapports avec Ben Ali, ils font des dossiers sur tout le monde. En fait, il n’y avait que moi au centre de tout, on ne m’a pas mentionné de complices. Et par dieu ! Comment serait il possible que je complote avec lui alors que j’étais en conflit avec le régime depuis des années, que je le contestais ouvertement sur ma chaîne le 13 janvier alors qu’il était encore président et que j’ai montré ses frasques par la suite ? C’était vide de sens, et à propos du président déchu, je me demande, pourquoi ne lui a-t-on pas adressé ne serait ce que la moitié de l’accusation qu’ils m’ont collée, lui, il avait mal agi et on le sait. Et on lui reproche quoi ? De la sortie illégale de devise !!!. On vient m’accuser avec des prétextes bidons et des comploteurs inconnus alors que les vrais criminels courent toujours.

Afrik.com : L’une des versions les plus récurrentes stipule une conversation interceptée provenant de Ben Ali ou sa femme, qui auraient essayé en vain de joindre quelqu’un d’influent en Tunisie…

Larbi Nasra :
Vous plaisantez ! Ces gens-là me détestent et je n’en pense pas moins !

Afrik.com : Revenons à votre arrestation, chronologiquement donc, combien de temps a duré l’interrogatoire, avez-vous reconnu des personnes, et comment ont été vos échanges ?

Larbi Nasra:
ça a duré un peu moins d’une heure. Je ne suis pas sûr d’avoir reconnu des gens, mais ce qui est certain c’est que c’était la police politique, AMN EDDAOULA. J’arrive donc cagoulé. On me propose de l’eau, mais n’ayant pas confiance, je refuse. J’avais très mal à la tête, on me tend alors des comprimés, je les sens puisque je ne peux pas les voir. Je sais que le comprimé doliprane 500 est rond et que le 1000 est cylindrique avec une coupe au milieu, ne reconnaissant pas les comprimés qu’on me tend, je fais mine de les mettre dans ma poche pour ne pas les vexer en disant encore non. On me lance alors ; « t’as pas confiance ? » je réponds que ce n’est pas la confiance qui règne puisque eux mêmes refusent que je les voie… Ils s’irritent et tournent en rond, ensuite on me transfère chez la criminelle à Elgorjani

Afrik.com : Toujours avec la cagoule ?

Larbi Nasra :
Oui durant le trajet, mais une fois sur place la donne a changé, on m’a enlevé la cagoule, on m’a proposé à manger, mais j’ai encore décliné. Ils ont apporté du café mais je n’en ai bu qu’après les avoir vu boire du même thermos. Puis ils ont posé leurs questions.

Afrik.com : Quel genre de questions ?

Larbi Nasra :
Des questions sur mon curriculum vitae, ma femme et mes enfants.

Afrik.com : Et sur l’accusation ?

Larbi Nasra :
Elle a changé, il ne s’agissait plus d’un complot armé. J’ai encore le PV c’est à en rire. Une page et demi dont les ¾ parlent de ma femme et de ma famille, et le quart restant énonce une incitation à la haine et la diffusion de fausses informations.

Afrik.com: Par fausses informations, que visait-on exactement ?

Larbi Nasra :
Je ne sais pas exactement mais par exemple durant les nuits de terreur, quand des citoyens effrayés signalaient dans le direct des snipers ou des agressions armées, nous appelions l’armée. On nous reproche de les avoir écoutés et passés à l’antenne parce que certains appels seraient des faux, mais ca c’est entre les citoyens et l’antenne. Nous, durant ces directs de 24h/24, nous prenions les appels au secours au sérieux et sollicitions l’armée pour sauver des vies. Nous agissions dans l’urgence et essayions de jouer notre rôle. Parfois nous entendions les détonations à l’antenne, donc pour nous c’était du sérieux.

Afrik.com : On vous reproche de ne pas voir filtré les appels ?

Larbi Nasra :
Non même pas, ce n’était pas clair. Vous savez à ce moment là, ils avaient pris conscience qu’ils avaient fait une grosse erreur et ils me sortaient un peu n’importe quoi pour justifier leur procédure, alors c’était tout et n’importe quoi. Fausses informations, excès de zèle… Ils étaient de plus en plus gênés et j’ai compris que mon arrestation n’allait pas durer,

Afrik.com : Comment cela s’est-il poursuivi à Elgorjani ?

Larbi Nasra :
Rien de plus. J’y ai retrouvé mon fils par la suite et on a dormi dans un bureau en attendant que l’administration judiciaire rouvre le lendemain. On nous a dit le jour suivant à 9 heures du matin qu’on allait rencontrer le Procureur de la République, mais à 11h30 au lieu d’aller au palais de justice, on m’a raccompagné chez moi !

Afrik.com : Et la procédure ?

Larbi Nasra :
C’était une mise en scène. D’ailleurs le procureur quand il a consulté le dossier a émis un non lieu pour absence de preuves. Deux jours après, le ministre de la justice a qualifié l’affaire de dénonciation calomnieuse. La procédure ne reposait sur rien. Je ne vais pas me taire !

Afrik.com : Que comptez-vous faire ?

Larbi Nasra :
Comme je ne sais pas exactement qui a manigancé cette mise en scène, j’ai dit que je n’allais poursuivre personne. Pourquoi ? Parce que je n’ai pas de noms précis, je suis quelqu’un de réfléchi et je ne fais rien dans la précipitation.
J’ai convoqué des avocats spécialisés et on a déposé deux plaintes contre des institutions, l’une en dédommagement contre l’OLT pour interruption abusive de transmission alors que nous avions un contrat tout à fait respecté. L’autre plainte est contre la TAP, agence Tunis presse. De cette façon je saurai qui est à l’origine du télex ou du télégramme qu’ils ont diffusé. Je pourrai ainsi poursuivre en justice la totalité des conspirateurs.

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Afrik.com : Après votre libération et la reprise de la diffusion de Hannibal TV, il ya eu comme une volte face, c’était devenu plus lisse, moins dans la dénonciation de faits de violence. L’un de vos animateurs a même nié l’existence des snipers, pourquoi ce revirement ?

Larbi Nasra :
Je ne vois pas les choses comme ca. Je n’étais pas présent à la reprise de la diffusion, ils ont peut être eu peur à la régie, ils appréhendaient. Je ne peux pas vous dire, mais l’accusation a de quoi perturber… Ils ne travaillaient pas en toute sérénité, ils savaient leur patron persécuté pour des faits liés à la chaîne. Parce que même le ministre qui est allé faire reprendre l’antenne, n’a pas expliqué ma situation et la bourde qui venait d’être commise, donc je suppose qu’ils ont tous pris peur et qu’ils ont joué la retenue.

Afrik.com : Avez-vous un contrôle absolu sur la ligne éditoriale de la chaîne ?

Larbi Nasra :
Je prône la transparence et l’honnêteté, mais encore une fois, j’ai plus de 300 salariés, je ne peux pas être derrière tout le monde et je me refuse à faire le censeur.

Afrik.com : Il y a eu un dérapage lors d’une émission qui a condamné un directeur de lycée, « dégagé » de son poste avant même que l’enquête ne soit terminée. L’animateur avait insulté ce monsieur à l’antenne, il crie depuis à l’injustice et demande un droit de réponse. Il dénonce des interventions coupées au montage et un acharnement personnel à cause de son refus de faire passer votre fils en classe supérieure.

Larbi Nasra :
Je sais que Hannibal TV avait reçu des plaintes de citoyens qui se sont accumulés et l’équipe de l’émission en question a diffusé les faits. Malgré tout, j’estime qu’il fallait rester professionnel et éviter l’insulte et le passionnel. L’animateur que vous citez a été immédiatement suspendu 15 jours, et il n’a plus le droit de passer à l’antenne. J’ai réagi tout de suite de l’étranger, c’est une question de principe. Il n’y a rien de personnel comme vous le laissez entendre. Mon fils avait été scolarisé dans cet établissement, mais ce n’est plus le cas depuis l’année dernière. Je vous signale que ce monsieur a eu son droit de réponse, mais il a refusé de venir à l’antenne. Il demande un droit de réponse qu’il obtient, mais il ne va pas sur le plateau. Il fait dans le sensationnel et veut rendre l’affaire personnelle alors qu’il n’en est rien.

Afrik.com : Il parait que la proposition du droit de réponse est intervenue après 2 émissions à charge dans lesquelles il n’a pas été invité à s’exprimer, ni lui, ni ses témoins. Il dit qu’il n’a pas été sollicité officiellement et exprime des craintes quant à un éventuel montage demandant que ce soit en direct avec des huissiers de justice.

Larbi Nasra :
Encore une fois, à l’heure ou nous parlons je n’ai pas tous les éléments du dossier. Je viens encore de me faire opérer et à la diffusion de l’émission j’étais à l’étranger. S’il n’a pas été saisi officiellement faisons les choses officiellement. Vous dites que ce monsieur pose des conditions, il m’écrit et je lui réponds. A priori je ne suis nullement opposé à un droit de réponse, c’est tout à fait normal, mais je ne veux pas m’éterniser davantage sur ce sujet, j’estime que j’ai réagi très vite en suspendant l’animateur et que je lui ai déjà donné le droit de réponse mais qu’il ne s’est pas présenté. J’ai été visé et injurié devant mon antenne et cette histoire n’a que trop duré. Je refuse d’en parler davantage.

Afrik.com: Qu’en est-il de l’incident de la voiture appartenant a Hannibal TV qui aurait été interceptée avec des armes.

Larbi Nasra :
On en revient encore aux mêmes stupidités, alors, que ce soit clair : l’une de nos voitures avait disparu, nous l’avions signalé à l’antenne et lancé un appel. Il s’avère que le chauffeur qui avait picolé et abandonné la voiture, nous a déclaré qu’on l’avait agressé pour s’en emparer. Comme il ne pouvait pas se permettre de revenir aux bureaux dans l’état dans lequel il était, il a préféré inventer cette histoire. Nous avons fini pour la retrouver dans un terrain vague et nous avons dû casser la vitre pour la récupérer. Voilà toute l’histoire, il n’y avait rien de plus. Heureusement d’ailleurs, vous imaginez si on avait vraiment volé la voiture pour faire des holdup up ou on ne sait quoi d’autre ? Cet homme ne travaille plus chez Hannibal TV comme chauffeur depuis. Je me pose des questions quant à vos sources, vous confondez beaucoup les faits pour ne pas dire autre chose.

Afrik.com : Dans un autre registre, que pensez-vous de l’état des médias en Tunisie aujourd’hui ?

Larbi Nasra :
Ce n’est pas tout fait ça, l’idéal n’est pas encore atteint, mais ça peut s’expliquer par les 50 années de chape de plomb. Je peux comprendre qu’il y ait des couac, des hésitations, des maladresses et aussi comme on peut voir certaines fois de la démagogie et de la confusion.

Afrik.com : Les medias, Hannibal TV en particulier, jouent-ils pleinement leur rôle aujourd’hui ?

Larbi Nasra :
Pour les journalistes, je pense que c’est une question de temps, de compétence et d’honnêteté d’esprit. Les responsables politiques aussi doivent être disposés à jouer le jeu et à adopter une transparence totale. J’en sais quelque chose, j’avais déjà appelé au début M Ghanouchi pour lui dire de communiquer sur tout ce qu’il entreprenait et en toute transparence. Je me souviens lui avoir dit que les jeunes qui ont fait cette révolution estiment, à juste titre, qu’ils sont la Tunisie d’aujourd’hui et que tout décalage avec la réalité risquerait de provoquer une grave crise de confiance. Les gens sont dans l’expectative, ils comprennent, observent et analysent, s’ils vous donnent mandat, donnez leur un compte rendu clair.

Qund Beji Qaid Sebsi a été nommé, j’ai appelé M. Gharbi, son collaborateur, le jour même, pour le féliciter d’abord et ensuite lui faire passer le message suivant : informez, renseignez sur ce que vous faites et soyez précis.

Afrik.com : Mais le métier veut que si on ne vous donne pas l’info, vous devez aller à sa recherche, faire du journalisme d’investigation.

Larbi Nasra :
Je vois de quoi vous voulez parler. Ce genre de chose en Tunisie ne s’est pas encore développé. Pour cela il faudrait que le gouvernement soit un minimum coopératif. Je pense qu’à ce stade, en ce qui concerne Hannibal, on fait ce qu’on peut, et c’est bien entendu amené à s’améliorer. Nous ne pouvions pas savoir plus qu’on a su, la preuve, ce qui s’est passé pour moi. Mais nous travaillons à nous perfectionner, nous recevons toutes les composantes politiques sans exception, des officiels du gouvernement, aux opposants, aux associations.

Afrik.com : Peut-on travailler aujourd’hui librement comme journaliste ou media en Tunisie ?

Larbi Nasra :
Officiellement en tous cas, il n’y a pas de limitation précise et quelquefois ça va dans tous les sens, le problème c’est surtout que l’information ne filtre pas ou filtre mal. Après c’est à voir…

Afrik.com : que pensez-vous du CSA à la tunisienne, ce haut observatoire des medias ?

Larbi Nasra :
A priori, s’il joue son rôle dans la lignée du CSA qu’on connaît en France , ça pourrait être une bonne chose, mais la crainte que j’ai c’est que ça devienne à terme une instance de contrôle à l’instar de ce qu’on avait connu en Tunisie avant.

Afrik.com : Pensez-vous à un mandat national ? Vous présenter à des élections ?

Larbi Nasra :
Non pas vraiment, ca ne me tente pas, j’ai déjà assez à faire avec ma chaîne et mes soucis de santé !