Laissons vivre la démocratie au Congo comme partout en Afrique!

Les élections présidentielles qui se dérouleront en République du Congo cette semaine nous apprendront beaucoup sur les progrès de la démocratie dans ce pays, ainsi que sur notre propre attitude envers les démocraties africaines.
Tribune écrite par Eric Joyce, ancien député travailliste britannique, spécialiste des questions africaines

Les commentateurs sont confiants qu’Angela Merkel rempilera pour un quatrième mandat en tant que leader de l’une des plus grandes démocraties du monde. Peu après, David Cameron passera volontairement les rennes du pouvoir de premier ministre à la personne choisie par le parti des conservateurs britannique, et non pas par le public britannique. Deux prédécesseurs de Mr Cameron sur trois ont accompli trois mandats. Et, de surcroît, Lynton Crosby, le stratège crédité du succès de l’élection de Cameron, a joué exactement le même rôle dans l’obtention des quatre mandats du premier ministre australien John Howard.

En Europe, la question de la limite du nombre de mandats renouvelables imposée aux dirigeants n’est jamais mentionnée par les électeurs. Dans les rares occasions où le thème est abordé, il est confiné aux discours pointus des salons académiques. La priorité des électeurs étant, comme toujours, l’économie, la sécurité, la santé, l’éducation, ainsi que d’autres points majeurs.

Au sens large, les priorités des électeurs africains ne sont pas différentes : pourquoi le seraient-elles ? Ainsi, lorsque ces électeurs entendent dire par les nations développées, qui souvent sont leurs anciens maîtres coloniaux, qu’ils ne peuvent pas réélire la même personne plus d’une fois, quelles que soient les avancées que cette personne ou ce parti puisse apporter, cela leur paraît si dénué de sens et tellement emprunt d’hypocrisie qu’ils y soupçonnent un agenda caché.

La période démocratique, précédée d’un état marxiste à parti unique et d’une guerre civile, a débuté au début de ce siècle. Elle connait une croissance économique constante, une amélioration accrue des services de santé et du taux d’alphabétisation, et se classe parmi les meilleures en Afrique en termes de ratio recettes fiscales globales/PIB au niveau européen. Les principales villes de la République, Brazzaville et Pointe Noire, sont sûres et la sécurité publique est considérablement supérieure comparée aux états voisins.

La nation collabore de manière constructive avec les institutions de Bretton Woods, son taux d’inflation évolue autour des 2% et le taux de chômage est à la baisse. Elle est un membre exemplaire de l’Extractive Industries Transparency Initiative (EITI), l’organisation chef de file au niveau mondial qui veille à la transparence dans les secteurs de l’extraction. Le pays pâtit actuellement comme nombre d’autres économies dépendantes des revenus du pétrole, mais il œuvre durement afin de se diversifier.

Bien sûr, la situation est loin d’être parfaite. Beaucoup reste à faire en termes de politique sociale et de développement. Les Congolais le comprennent bien. Dans les rues, les bars, les foyers et sur leur lieu de travail, les gens parlent volontiers des leurs priorités et de leurs espoirs, de l’avenir qu’ils souhaitent pour leurs enfants (l’âge moyen au Congo se situe juste sous la barre des vingt ans).

A bien des égards, les Congolais veulent plus de ce qu’ils ont déjà – mais en mieux. Ils n’ont pas l’air aveuglés ni opprimés. Ils n’hésitent pas à critiquer le gouvernement et leurs dirigeants politiques tout comme les citoyens d’Europe. Il n’y a qu’à passer une soirée devant la télévision pour en attester. La différence fondamentale est qu’ils sont pleinement conscients que la situation pourrait être bien pire.

Il y a une semaine à peine, ils ont vu à la télévision l’attentat terroriste perpétré en Côte d’Ivoire voisine et regardent tous les jours de l’autre côté du fleuve Congo leur voisin instable et bien moins géré qu’est la République Démocratique du Congo. Ils sont de l’avis que la situation continuera à progresser dans leur pays, et une grande partie d’entre eux estime qu’un président qui a apporté ces améliorations est préférable à se lancer dans l’inconnu.

Je préfère penser, cependant, que c’est la bienveillance, et non l’hypocrisie, qui a mené à cette déconnection avec la règle du troisième mandat. De nombreux européens sont très engagés pour le bienêtre de ces pays d’Afrique que nous avons blessés dès la naissance ou plus tard par négligence, et interventionnisme brutal. Au vingt-et-unième siècle, cet engouement se traduit en culpabilité post colonialiste. Or cela ne le rend pas moins réel.

Et pourtant ici à Brazzaville, il semble que l’insistance européenne sur la question des deux mandats renouvelables au maximum doit être comprise comme une suggestion plutôt qu’une exigence déguisée en impératif moral. Si nous souhaitons réellement venir en aide à ces fiers pays souverains, nous ne devrions pas attendre des Africains qu’ils interprètent nos conseils comme des ordres.

Les changements portés à la constitution en 2015 qui ont permis à M. Sassou N’Guesso de se représenter ont également raccourci le mandant de la présidence, ont également transféré au parlement le pouvoir non négligeable de nommer un premier ministre au poste qui a été rétabli. Ils ont réformé et conféré un pouvoir accru à la cour constitutionnelle. En outre, ils ont conféré un statut officiel à l’opposition, créé une série de nouveaux organes consultatifs nationaux, renforcé les garanties de respect des droits de l’homme et introduit des réformes électorales considérables. La peine de mort a été abolie : ce qui n’est pas une moindre chose. Pourtant ces mesures sont passées inaperçues, alors que l’occident garde les yeux rivés sur le « troisième mandat».

Même s’il est vrai que le la limite de mandats politiques renouvelables encourage l’émergence d’institutions robustes, qui agissent comme contre-pouvoir du gouvernement et prémunissent contre les mauvaises pratiques. Cependant, en Europe nous n’avons pas obtenu de consensus sur cette question, et c’est pourquoi, nous ne pouvons la placer au sommet des exigences attestant du progrès d’une nation. En outre, le Congo-Brazzaville est un bon exemple de pays africain démocratique dont le peuple a élu librement son chef d’état mais uniquement pour un mandat supplémentaire, et même dans ce cas, strictement sur base des résultats sociaux et économiques.

Dans cette ère nouvelle, et, n’ayons pas peur des mots, emprunte d’optimisme, de la démocratie africain, les mêmes lois de la physique et de la politique paraissent s’appliquer petit à petit. Donc, pour l’instant, Denis Sassou N’Guessou jouit d’une popularité qui paraît justifiée par les progrès réalisés par le Congo sous sa direction. Et peut-être pour l’instant devons-nous accepter les candidats africains qui briguent un troisième mandat en tant que conclusion de l’œuvre de leur vie dédiée à guider leur pays à travers les temps difficiles que nous avons nous-mêmes créés au début des années soixante.

A choisir entre une opposition extrêmement divisée, inefficace et ne servant trop souvent que ses propres intérêts, et un gestionnaire capable et meneur qui a gagné des galons d’homme politique de la manière la plus difficile et engagé à poursuivre sur les base solides qu’il a créé, le peuple de la République du Congo se tourne vers Denis Sassou N’Guesso. Et on peut les comprendre.

(par Eric Joyce, ancien député travailliste britannique, spécialiste des questions africaines)