L’afro est de retour !

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Les personnes d’ascendance africaine sont de plus en plus nombreuses, dans les rues parisiennes, à arborer leur chevelure naturelle. Simple phénomène de mode ou véritable revendication sociale ? Nous avons posé la question à Juliette Sméralda, sociologue et auteur de Peau noire, cheveu crépu. L’histoire d’une l’aliénation, qui vient de paraître aux Editions Jasor.

P.jpgLa Martiniquaise Juliette Sméralda, docteur en sociologie, attachée de recherche et d’enseignement à la faculté des sciences sociales de l’université Marc Bloch, Strasbourg II, se penche, depuis plusieurs années, sur le thème de l’interculturalité dans le cadre de la sociologie de la dominance. Corpus dans lequel s’inscrivent les comportements en matière de beauté et d’esthétique des personnes d’ascendance africaine. Quels rapports entretiennent-ils avec leur peau noire et leurs cheveux crépus et quelle en est l’explication sociologique ? C’est à cette problématique que répond son dernier livre Peau noire, cheveu crépu. L’histoire d’une l’aliénation [[Asservissement de l’être humain, dû à des contraintes extérieures (économiques, politiques et sociales) et qui conduit à la dépossession de soi, de ses facultés, de sa liberté (dictionnaire Hachette) ]] publié aux éditions Jasor.

Afrik.com : Peut-on dire qu’il y a un véritable retour au cheveu afro naturel en France ?

Juliette Sméralda :
Cela dépend des endroits où l’on se trouve. Dans les villes, comme Paris, où est implantée une forte communauté d’origine africaine, le phénomène est visible et constitue une source d’inspiration pour les personnes qui ne sont pas sûres d’elles-mêmes. Cela leur sert de modèle et renforce leur désir d’assumer leurs spécificités. C’est ce que l’on appelle en psychologie sociale ‘l’assertivité’. Il faut le rappeler, c’est important, les influences opèrent souvent à l’échelle de la collectivité. En l’occurrence, il s’agit pour les Noirs, en valorisant leurs traits physiologiques, d’affirmer leur identité face aux discriminations de toute nature dont ils sont victimes. Cependant, il ne faut pas se le cacher, beaucoup de femmes d’ascendance africaine continuent de se défriser et de mettre des rajouts qui couvrent entièrement leurs cheveux crépus. C’est indéniable, le port du cheveu crépu signale qu’il se passe quelque chose qui est au delà du simple phénomène de mode. Ce retour au cheveu naturel s’inscrit dans un processus de revalorisation. Les gens revendiquent leurs valeurs. Le phénomène intervient dans des conditions similaires à celles de l’apparition de l’afro dans les années 60 aux Etats-Unis. Un contexte de forte discrimination où s’exprimait le refus de se plier au diktat de l’esthétique occidentale, de l’Amérique blanche. C’est une révolte contre l’arbitraire de la société dominante.

Afrik.com : Cette mode est donc avant tout un mouvement revendicatif…

Juliette Sméralda :
C’est une réaction liée au rejet ambiant et une volonté de s’assumer pleinement puisque les efforts esthétiques, comme le défrisage, que les personnes d’ascendance africaine font en vue de s’intégrer, car c’est l’objectif visé, restent vains. D’autant plus que cette société dominante, celle des Blancs en l’occurrence, les cantonne à des travaux où ils ne sont pas visibles, des activités de nuit, de peu de confort – agents de sécurité, plongeurs…. On les relègue dans la nuit, les éloignant du jour où évoluent la majorité des individus. Ils se disent que, quoi qu’ils fassent, rien n’y changera. On ne peut donc pas dissocier le mouvement de revalorisation de ses cheveux de ces phénomènes sociaux. Quand la société est profondément injuste, on a tendance à revendiquer son identité. Une attitude qui vient du fait que les Africains et la diaspora antillo-guyanaise ont une meilleure connaissance d’eux-mêmes et de leur histoire. Car il y a beaucoup de savoir qui se diffuse, beaucoup de bêtises aussi. Mais l’information se propage grâce, entres autres, à Internet. Le salon Boucles d’Ebène a prouvé que les gens n’étaient pas à l’aise dans le schéma esthétique que l’Occident smeralda-livre-ok.jpgleur imposait : perruques informes, coiffures extravagantes et maquillage outrancier. Les femmes au salon Boucles d’ébène (salon consacré au cheveu afro naturel qui s’est tenu, dimanche dernier, en région parisienne, ndlr) étaient différentes, elles étaient belles avec leurs cheveux naturels que leur créativité avait magnifiés, sans artifice, de véritables beautés mises en valeur par un maquillage fait pour elles. Aline et Marina Tacite, les initiatrices de ce salon, sont vraiment à féliciter.

Afrik.com : Quand cette revendication pourra-t-elle tout simplement devenir une manière d’être ?

Juliette Sméralda :
Cette revendication trouve sa raison d’être dans le fait que les personnes d’ascendance africaine veulent devenir elles-mêmes. On a, pendant longtemps, par exemple, interdit aux Afro-américains d’accéder à des fonctions où ils pouvaient être en contact avec le public à cause de leurs cheveux crépus. On les a donc contraints à défriser et à rejeter leur chevelure naturelle. Et les parents, qui avaient peur pour leurs enfants, faisaient pression sur eux pour qu’ils y renoncent. En France, cela n’est pas aussi marqué, ou du moins ça ne l’est pas officiellement. Mais beaucoup de femmes que j’ai interrogées me disent qu’elles ne peuvent pas se permettre d’aller au travail avec leur chevelure naturelle. Ce que je conseille, c’est que l’on crée plus de salons spécialisés pour mettre en place une esthétique qui allie modernité et toute cette fantaisie qui est la nôtre en matière de coiffure. Pourquoi les Africains et leurs diasporas seraient-ils les seuls dont on voudrait changer la nature alors que tant d’effort n’est pas exigé des autres communautés ? Le cheveu crépu se prête à des coiffures très inventives, et aucune civilisation n’a élaboré une esthétique de la coiffure aussi remarquable. C’est un véritable don de Dieu, une richesse que l’on s’évertue depuis des siècles à faire et vouloir considérer comme un stigmate.

Afrik.com : Dans la même optique, on dit beaucoup que les Africains se dépigmentent pour ressembler aux Blancs. Partagez-vous cet avis ?

Juliette Sméralda :
Il ne faut pas se voiler la face, qu’on le veuille ou non nous sommes inspirés par un modèle. Le Blanc qui se bronze ou qui se frise ne l’admettra jamais. Au contraire, il sera scandalisé que vous puissiez évoquer cette hypothèse. Pour le Noir, c’est le modèle ‘plus clair’ qui est son référent et il s’en rapproche le plus possible en se dépigmentant. Ce modèle occidental est là, omniprésent, même en Afrique, notamment à travers les structures administratives qui sont adoptées. Le blanchissement de la peau est une illustration de la façon dont un modèle peut s’imposer insidieusement. Par rapport à cela, la seule chose qui ait du sens est de rester tel que l’on est, c’est une lutte de pouvoir, entre dominant et dominé, car le dominant a toujours le pouvoir de vous imposer ce qu’il veut. Il a des moyens de pression. Comme celui de vous dire que si vous ne répondez pas à tel ou tel critère esthétique, vous n’aurez pas de travail. Pour le bronzage, que les Blancs ne considèrent pas comme un exercice de noircissement, ou le blanchiment, les motivations ne sont pas les mêmes pour les individus : je les expose dans mon ouvrage. Les Noirs, parce qu’ils subissent des pressions plus importantes, vont recourir à des pratiques plus extrêmes. Et seule l’analyse sociologique peut permettre d’avoir ce type d’approche pour éviter que l’on produise des discours spécifiques à l’un ou l’autre groupe, mais qui, in fine, ne stigmatisent que les seuls Noirs.

Afrik.com : Est-ce que cette revendication, qui intervient aujourd’hui, se justifie dans une perspective temporelle ?

Juliette Sméralda :
Selon la théorie des cycles, chaque civilisation connaît des périodes d’apogée et de déclin. L’Egypte ancienne était une civilisation pacifique confrontée à des civilisations bellicistes qui se sont employées à l’éradiquer. Toutes les études qui ont été menées sur le sujet se sont arrêtées à l’Egypte ancienne. La période entre son déclin et le 14e-17e siècles, marquée par l’arrivée des Européens, époque où émerge l’idée que le Noir n’est rien d’autre qu’un animal, a été moins étudiée. Les recherches sur l’Egypte ancienne ne devraient pas faire oublier qu’il y a toute une phase de l’histoire du continent africain à laquelle les chercheurs doivent s’intéresser. L’Afrique et sa diaspora se remettent peu à peu d’une histoire tronquée dont elles portent encore les stigmates.

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