La Tunisie sous la menace d’Al-Qaïda

Première confrontation de la Tunisie post-révolutionnaire avec le terrorisme. Des unités spéciales de l’armée et de la garde nationale ont affronté mercredi neuf individus lourdement armés à Rouhia, au nord du pays. Le groupe appartiendrait à la nébuleuse islamiste Al-Qaïda.

Alors que la question sécuritaire dans la Tunisie d’après Ben Ali n’est pas encore résolue, le pays redécouvre depuis mercredi les affres du terrorisme international. La mort du colonel Tahar Ayari et du soldat Walid Haji à Roujia, dans le gouvernorat de Siliana au cours d’un échange de tirs hier entre les forces de l’ordre et un groupe armé mené par deux Libyens, rappelle que le processus démocratique amorcé dans le pays est encore fragile. Aussi, le journal algérien El Watan se demande-t-il justement si « la Tunisie post-Ben Ali fait (-elle) face à des manœuvres de déstabilisation pour capoter sa révolution ? ». Déstabilisation, par qui et pourquoi ? La chaîne de télévision Al Jazeera, citant une source militaire, affirme que « le groupe terroriste de Siliana ayant commis l’attentat appartient bien à Al-Qaïda ». Une information que confirme la radio tunisienne Mosaïque FM qui fait référence à « un groupe armé de 9 personnes de nationalité tunisienne, algérienne et libyenne appartenant au réseau Al-Qaïda ».

La piste libyenne

Les autorités ont déployé une centaine d’éléments des unités spéciales de l’armée et de la garde nationale et un hélicoptère pour pourchasser les membres présumés d’Al-Qaida jusque dans les montagnes de Dahmani, situées dans le gouvernorat de Kef, à l’ouest de la Tunisie, rapporte Webdo. Mercredi à 6h55, la police de Rouhia a été alertée à la suite d’une violente altercation entre un chauffeur ou un contrôleur de louage (taxi collectif) et deux individus en provenance de Sbiba munis de deux grosses valises. L’un d’eux aurait alors tenté de faire exploser une bombe manuelle à l’arrivée des forces de l’ordre, avant que des tirs n’éclatent.

Les violents affrontements avec le groupe lourdement armé d’explosifs et de kalachnikov ont fait au moins deux morts côté terroristes. Le ministère de l’Intérieur a fait état de « trois terroristes armés » retrouvés morts, rapporte El Watan. L’analyse des tests ADN de deux des individus abattus par les autorités officielles confirme qu’ils sont de nationalité tunisienne, relève le journal tunisien La presse.tn. Les forces de l’ordre ont retrouvé deux passeports périmés qui se sont avérés falsifiés, portant de fausses identités et des tampons d’entrée et de sortie de Libye, indique Le Temps. La Tunisie a ouvert ses frontières aux réfugiés libyens, augmentant le risque de transferts d’armes et d’incursions de terroristes en provenance du pays voisin.

La Tunisie renoue avec la menace terroriste internationale

D’après les informations rapportées par le journal Le Temps, les 9 terroristes présumés prévoyaient d’attaquer des sites touristiques en Tunisie. Les forces de l’ordre ont trouvé dans leur valise une carte géographique du pays avec des sites définis comme cibles. La filiation du groupe avec l’organisation Al-Qaïda, désormais dirigée par l’Egyptien Saïf Al Adel, ne fait aucun doute pour les médias tunisiens. La mort de l’ancien leader de la nébuleuse terroriste Oussama Ben Laden, tué par les forces spéciales américaines au Pakistan, fait craindre des représailles. Tunis est en alerte depuis l’arrestation dimanche d’un Algérien et d’un Libyen suspecté d’appartenir à Al-Qaïda au Maghreb islamiste (Aqmi). Les deux individus ont été interceptés en possession d’explosifs à Nekrif, au sud, dans la région de Tataouine. Ils ont avoué avoir caché « une quantité d’armes et de munitions dans plusieurs endroits du pays ».

En août 2010, la revue américaine Foreign Policy classait la Tunisie à la 118e place sur 177 pays dans l’index annuel des Etats les plus vulnérables au monde, notamment sur le plan sécuritaire. Elle était mieux classée que les autres pays du Maghreb. La Libye y occupait la 111ème place, suivie par le Maroc à la 91e et l’Algérie à la 71e. L’État policier de Zine El-Abidine Ben Ali était perçu depuis les années 90 comme un rempart contre le terrorisme au Maghreb. Pas moins de 25 000 militants islamistes avaient été incarcérés au début des années 1990 après le succès de leur parti, Ennahda (renaissance en arabe), aux législatives de 1989. Et Ennahda avait été interdit.

Dans le courant des années 2000, le pays n’a pas subi autant d’attentats d’envergure que l’Algérie et le Maroc. En 2002, une explosion fait 22 morts, dont 14 touristes allemands, dans l’île de Djerba. Cette attaque avait été revendiquée par Al-Qaïda. Le 23 décembre 2006, puis le 3 janvier 2007 à Soliman, près de Tunis, de violentes fusillades opposent les forces de l’ordre à des djihadistes. En 2008, deux Autrichiens sont enlevés par un groupe islamiste armé et une trentaine de djihadistes tunisiens venus d’Algérie arrêtés… Les forces de l’ordre, sous Ben Ali, verrouillent. Et l’essentiel des nombreuses vocations terroristes vont s’exprimer ailleurs. Selon des sources militaires américaines, à la fin des années 2000 la Tunisie représentait par tête d’habitant le plus gros contingent de djihadistes en Irak…

La Tunisie nouvelle, née de la révolution de Jasmin, qui devrait élire le 24 juillet une assemblée constituante chargée de rédiger une nouvelle constitution, a reçu cette semaine une sérieuse alerte.